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Le terme du mois et les vacances
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 Article publié le 22 octobre 2017.

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Tous mes collègues ne semblaient vraiment désirer que deux choses : le terme du mois et les vacances.

Leur seule ambition était de durer, et de vivre dans le plus grand confort possible.

A l’heure du déjeuner, j’essayais d’oublier mon angoisse en faisant la tournée des libraires, sur le Boulevard Montmartre… Là, il me semblait respirer un air plus pur, moins chargé de vapeurs toxiques.

Le dimanche, je m’enivrais de beauté au Musée du Louvre afin de mieux supporter la laideur des jours de la semaine.

Mil neuf-cent soixante-quinze… L’air était le même qu’en mil-neuf cent quarante-cinq. Les visages, les rues, les boutiques, les trottoirs de Paris étaient ceux d’il y a trente ans. La plupart des cinquantenaires que je croisais dans les rues, âge que j’ai atteint aujourd’hui, auraient pu me raconter leur Guerre, ce qu’ils avaient fait ou ce qu’ils avaient vu….

Ce qu’ils avaient ignoré, et surtout, ils m’auraient parlé de cet Eté de la Libération qui continuait et dont les échos ne faiblissaient pas.

Les clameurs et les cris, cette joie libératrice, cette folie exaltante où l’on s’imagine que la jeunesse durera aussi longtemps que la vie, aussi longtemps que le Monde.

Allons, dépêchons-nous, tâchons de vivre et de bâtir un monde nouveau !...

Lorsque je ferme les yeux, il me semble encore sentir sur ma peau la chaleur de cet été soixante-quinze, le premier été de ma vie professionnelle... En moi, je continue de voir toutes les beautés que Paris offrait à cette époque. Un Paris éclaboussé de lumière…

Je me souviens de la musique et des journaux, des films de Werner Herzog et d’Andreï Zulawski.

Klaus Kinski, après des débuts difficiles, éclatait de talent dans Aguirre et dans l’Important c’est d’aimer. Il était, à un âge avancé, enfin reconnu !...

Nous avons passé notre jeunesse à Paris alors que vous n’étiez pas encore né, M. le Directeur !...

Nous avons vécu des années de plus que vous, n’avez-vous jamais songé que vous pouviez nous apparaître comme un jeune homme… un peu léger et un peu sot ?...

Du fond de votre gouffre, quatre planches autour de vous, y pensez-vous encore ?...

Votre vanité a-t-elle encore un sens aujourd’hui ?... De là où vous êtes, quel regard portez-vous sur le Monde ?...

Nous nous sommes lancés dans la vie emplis d’espoirs de rencontres et de lumières. Nous n’avons trouvé que la cruauté du réel, la perversité et l’indifférence.

Alors que vous aviez reçu, quant à vous, la force d’un passé, d’une famille, d’une culture.

Ce dont vous avez hérité vous donnait-il des droits sur nous ?... Je vous imaginais parfois, sans même vous connaître, bel enfant de la bourgeoisie versaillaise, grandi dans le bonheur et l’abondance de la vie, et vous avez appris, en famille et à l’école, à écraser les autres sans pitié.

Pour l’éternité, vous avez été un « fils » …

Je parle de vous, et de moi… Nous mourrons tous un jour. Soyez assuré que je ne prendrai jamais votre place de Chef de bureau. Je n’en ai ni la vocation ni le profil, aujourd’hui comme hier… Je ne suis guère praticien de la ruse ou de la flagornerie et je ne me sens guère d’énergie pour la cruauté…

Lors de votre arrivée dans notre Service, la Direction générale avait cru bon de délivrer un communiqué à la presse. Le quotidien « Les Echos » l’avait repris dans la rubrique « Ils bougent ».

Vous n’en avez pas tiré de fierté particulière… Quoi de plus naturel qu’un entrefilet dans Les Echos annonçant votre nomination ?...Rien que de très banal. Vous n’aviez pas même jugé utile de nous en parler…

J’ai souvent pensé, M. le Directeur, aux origines lointaines, très lointaines de ce qui s’appelle la noblesse… Si l’on veut bien y réfléchir quelques minutes, ces origines sont imbibées de sang et d’ordures, de violence et de meurtres. D’oppression et d’injustice…

Où sont les vertus des chevaliers, vous voulez bien me le dire ?...

En matière de droit, seul comptait, sous l’Antiquité comme aujourd’hui, celui du plus fort, c’est-à-dire du racketteur le plus impitoyable !... Meurtres, rapines, trafics en tous genres et extorsions de fonds, les voilà, les vraies origines de la noblesse !...

Certains d’entre vous prétendent descendre de Charlemagne, ou de plus loin encore…. En vérité, ce qui intéresse la bourgeoisie catholique et provinciale, la seule valeur qui compte à ses yeux, c’est l’argent et la puissance qu’il confère à celles ou à ceux dont le talent, la fortune ou la naissance, et parfois les trois en même temps, permettent de posséder ou d’acquérir.

L’Argent et la Puissance : les seuls mots que vous aimiez et respectiez vraiment !...

Lorsque j’emploie l’expression « bourgeoisie catholique et provinciale », pardonnez-moi, mesdames et messieurs, n’allez pas croire que je veuille manquer de respect, ne serait-ce qu’une seule seconde, à la religion catholique ou à la province.

Je désire simplement désigner par là ce que l’on peut considérer comme étant la classe dominante de ce pays, la plus ancienne au fond, qu’elle soit issue de la Ferme Générale, de la noblesse de robe ou d’épée, qu’elle descende des opportunistes qui ont su profiter de la dévalorisation des assignats, de la spéculation foncière, immobilière ou boursière, enfants des grandes écoles, de la méritocratie républicaine, de la caste militaire ou même du négoce et de la révolution industrielle, vous êtes tous marqués au front, tel Caïn, du signe de la chance et du bonheur.

Certains de vos aïeux furent des chefs de bande avides de pouvoir et de conquêtes, au mépris de toutes les lois divines et humaines... N’a-t-on jamais trouvé, parmi vous, des Saints voués à l’adoration du Seigneur et à la contemplation de Ses Œuvres ?...

En réalité, parmi vous, on ne dénombrait qu’un nombre infime de sentinelles qui veillèrent et qui continuent de veiller, dans la nuit, et dont les prières avaient pour vocationde protéger le Monde de la fureur du Ciel. 

La plupart des « nobles », n’ont vraiment désiré que la terre et les biens, symboles et gages d’une parcelle de puissance terrestre.

Que l’Eglise ait eu besoin de la protection de la noblesse, quoi de plus normal, en vérité ?... Ce n’est pas le peuple écrasé sous l’oppression et la misère qui aurait pu la protéger…

De génération en génération, avec l’habitude et les voluptés du pouvoir, les grands fauves se sont adoucis et ont développé d’autres vertus que celles de la force et de l’intimidation.

Ils ont pu penser au salut de leurs âmes et ont commencé à parler du Pouvoir de Dieu sur la Terre que le premier d’entre eux était censé incarner.

A parler de leurs « valeurs » …Ah !... Les « valeurs » de nos élites !... Elles s’en revêtirent pour mieux dissimuler la noirceur de leurs origines,fondées sur la loi d’airain du plus fort et du protecteur.

Vousaimiezlepouvoir,M.ledirecteur…Vousappeliezcela… des « responsabilités » …

Qu’importe si vos connaissances réelles de notre métier étaient proches du néant. Il y a bien longtemps, en effet, que les entreprises ne s’intéressent plus à la « culture »de leurs cadres.

Elles ne leur demandent, en effet, que de diriger, de « manager », disent-elles… D’avoir suffisamment de nerfs et d’énergie pour emmener un groupe vers la réalisation d’objectifs clairement définis.

Encore faut-il que la Direction soit capable de les formuler, ces « objectifs » !...

Encore faut-il que des groupes soient constitués !... Mais les Directions générales elles-mêmes en sont incapables ! … Elles ne songent, en effet, qu’à perpétuer leurs privilèges de castes et à séduire les actionnaires, les vrais maîtres de l’ombre, tous ceux qui pourront décider de leurs destins.

Mais, quelle importance, après tout ?... Les Directions peuvent compter sur le « middle management » … Vous savez, ces petits soldats du Système qui frétillent d’orgueil et de fatuité tout en exhibant leurs « hochets », téléphones portables dernier cri et voitures de fonction…

Il faut que je sois honnête envers moi-même : je n’aurais jamais été capable de faire aussi bien que vous, monsieur le directeur.

Certes, j’ai lu beaucoup de livres. Mais quoi ?... Qu’avons-nous à faire, aujourd’hui, de culture générale ?... Notre Président l’a souligné avec force : en quoi la lecture de La Princesse de Clèves nous aiderait-elle à mieux travailler ?...

Nos managers nous le répètent ou bien, par des menaces à peine voilées, nous le font comprendre à tout moment : il s’agit de travailler beaucoup et de coûter le moins cher possible, dans une société chaotique et technicienne comme la nôtre.

Le reste n’a guère d’importance…

Je n’ai pas et je n’ai jamais eu les qualités d’un Chef : j’emploie à dessin ce vocable un peu désuet qui a été remplacé par le terme de « manager ».

A quand remonte, en France, cet engouement pour l’Amérique, pour sa culture de la réussite et son esprit pionnier ?... Probablement à l’année 1917, lorsque le Général Pershing conduisit ses troupes à Boulogne-sur-Mer.

Il toucha le sol de France en s’exclamant : « La Fayette, nous voilà ! »...

Il était temps !...

Durant l’étéde 1944 aussi, souvenez-vous !... Enfin, vous ne pourriez guère vous en souvenir, étant donné votre âge … Souvenez-vous de nos parents qui regardèrent, épuisés mais éblouis, les troupes américaines, leurs matériels et leurs équipements…

La victoire sur le mal n’avait-elle pas été le fruit d’une méthodeet d’une organisation ?...

La France avait beaucoup à apprendre de son déclin et de sa défaite.

Pour vaincre, les Américains avaient-ils eu besoin de lire La Princesse de Clèves ?...

Du matériel de qualité et en abondance… Une logistique sans faille... Du travail et du courage… Tout ce qui nous avait manqué, nous disait-on… Il nous fallait devenir, à notre tour, Américains !... Il nous fallait adopter leurs méthodes, dans tous les domaines de la vie, et d’abord, et avant tout, apprendre à parler et à penser comme eux.

L’entreprise dans laquelle nous travaillons a poussé ce raisonnement jusqu’à la caricature, tout en conservant les vices du caractère français.

Ainsi, l’esprit féodal, si caractéristique de notre Pays, se conjugue avec une admiration béate pour tout ce qui vient du siège, à Dallas.

Le profil des jeunes chefs catholiques, versaillais, sortis des grandes écoles, a ensuite été façonné par les universités américaines... On ne peut prétendre exercer ici des responsabilités si l’on n’a pas séjourné au moins un an aux Etats-Unis, dans une université ou une entreprise… Sur le mépris aristocratique de la naissance, s’est ajouté un vernis de tutoiement et de familiarité, une communication émaillée de mots anglais qui semblent constituer autant de mots de passe pour une élite technicienne, sûre de son droit à la gouvernance.

Le plus simple eût été de demander le rattachement de la France aux Etats-Unis… La France, un Etat de l’Union, pourquoi pas ?...Au moins, les choses auraient été claires !... La langue française était déjà aussi peu usitée dans le Monde que le flamand ou le serbo-croate.

Alors, pourquoi attendre ?...

 

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