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A l'abri des intempéries
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 Article publié le 15 octobre 2017.

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A l’abri des intempéries, dans un Bureau chauffé, je m’efforçais de supporter un bourdon de conversations ineptes, émaillées, par moments, de remarques blessantes sur les Juifs. Car cette question, la question juive, avait l’air, visiblement, d’obséder mes collègues – et aussi mes responsables hiérarchiques…

Les journées, longues et ennuyeuses, se ressemblaient toutes... Le travail était simple et avait l’avantage de ne pas trop solliciter ma mémoire et ma concentration.

On devait appuyer sur les quelques boutons blancs d’un clavier et les disques métalliques de la calculatrice tournaient à une vitesse folle pour donner, en quelques secondes, le produit d’une multiplication … Une somme de chiffres de couleur bleu pâle apparaissait sur un rouleau de papier dont on extrayait un morceau que l’on devait, ensuite, agrafer sur une liasse de bordereaux auxquels je ne comprenais rien.

Les conversations étaient noyées dans une mêlée confuse de rires imbéciles, sous un bourdonnement dominé par les sonneries du téléphone et la mécanique des machines, à calculer et à écrire… Nous respirions un air saturé de fumée de cigarettes, flottant sous la lumière des néons et des lampes de bureau, grises et lourdes,et l’on imaginait volontiers qu’elles eussenttrouvé leur place dans le bureau d’un Commissariat de Police.

Je voulais imaginer que j’avais été pris dans une rafle... Mes bourreaux étaient là, autour de moi, à me regarder, à me renifler, à m’évaluer… Avant de faire leur office…

Je vivais cette situation étrange comme une longue peine, ou bien un châtiment,le prix que je devais payer pour avoir commis une faute grave, dans cette vie, ou dans une autre…

Le châtiment se renouvela d’année en année, comme un contrat à tacite reconductiondont je n’ai jamais osé modifier les termes ou que je n’ai jamais pu résilier…

Le contrat de la peine et du chagrin…

Il se poursuit, encore aujourd’hui, avec d’autres visages, et dans d’autres lieux…

Les bureaux sont devenus paysagers,les matériels s’adaptent régulièrement aux progrès fulgurants de la technique, mais les hommes, eux, n’ont pas changé.

Ils sont restés les mêmes depuis les années soixante-dix et les années trente du vingtième siècle…

Comme ils étaient restés les mêmes, au fond, depuis le Moyen-Age, et à la lecture des faits divers dans les journaux, que je lisais avec avidité depuis quarante ans et plus, ils avaient dû rester les mêmes, depuis l’aube de l’humanité…

Aussi violents et cruels que leurs ancêtres.

Le Temps était rythmé par les saisons.

Il y avait la saison froide, marquée par le rétrécissement des jours et la préparation des fêtes de fin d’année, et pour quelques-uns, par les vacances d’hiver.

Et puis, la saison chaude où mes collègues, déjà, préparaient leurs congés d’été.

Beaucoup d’entre eux faisaient du camping en Corse ou bien allaient rejoindre leurs familles, à la campagne.

Il existait ainsi, dans le calendrier, plusieurs périodes d’exaltation qui ne me concernaient pas.

Le vendredi était un jour de joie… La perspective du repos hebdomadaire hantait les esprits toute la journée et elle passait ainsi plus vite. Ces deux jours de repos étaient nommés… le « week-end ».

Le vendredi, en fin d’après-midi, mes collègues de bureau se saluaient et se disaient, les uns aux autres, avec des étoiles dans les yeux : « Bon week-end ! ... ».

C’était comme un rite qui se renouvelait chaque fin de semaine.

J’étais seul, d’une solitude presque absolue…

Je vivais parmi les ombres du Passé. Elles m’entouraient et m’oppressaient du matin au soir. Elles venaient, la nuit, peupler mes rêves… Je les entendais, parfois, bruisser de paroles qui semblaient réconfortantes.

Mais, le plus souvent, des silhouettes au regard de marbre apparaissaient dans ma chambre et me glaçaient le cœur.

Les dames qui m’entouraient se moquaient volontiers de moi, riaient de ma jeunesse et de ma naïveté… Les hommes aimaient raconter bien haut et fort des histoires lestes pour me faire rougir.

C’était donc cela, ce que mes collègues appelaient… « La lutte pour la vie » ?... Baigner dans une jalousie obsessionnelle,et nourrir en permanence le désir de posséder… plus et mieux que son voisin ?...

Je m’étais toujours demandé ce qu’elle signifiait, cette redoutable expression, la lutte pour la vie…

« Dans la vie, mon vieux, il ne faut pas se laisser marcher sur les pieds !... Il faut gueuler, il faut crier, il faut jouer des coudes ! ... », avaient coutume de me dire mes chers collègues.

Ils me lançaient des regards en coin… Ils avaient flairé, dès les premières minutes, l’animal blessé que j’étais à leurs yeux, et ils attendaient que je meure pour dévorer mon corps, un peu comme le font les dragons de Komodo avec leur proie,qu’ils ont empoisonnée avec une simple morsure.

Ils se contentent d’attendre que le poison fasse son œuvre…

Il suffisait donc à mes collègues de me mordre un peu, juste un peu, et le poison, goutte à goutte, se distillerait dans mon âme…

Il continue de stagner comme une eau pourrissante, encore aujourd’hui… Après quarante années, et plus !...

L’innocence et la candeur ne pouvaient trouver aucune place dans cet anus du monde où la crainte révérencieuse du « chef » était permanente…

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