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Orphée, en blue-jeans Extrait de "Montagnes magiques" Mélis éditions
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 Article publié le 11 novembre 2006.

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Dessins de Jean COCTEAU
Photographies de Éric MÉLIS


Orphée, en blue-jeans, chemisette à carreaux, sac au dos, Orphée transpire sous l’averse méridienne du soleil. Depuis l’aurore il est en route. La veille, à Antibes, où il séjournait depuis deux semaines, il s’était disputé avec Apollon. Ce dernier passait son temps en plaisirs faciles sur les différentes plages de la côte. Tous les jours, du matin au soir, il exhibait son corps bronzé d’Apollon parmi tout un bruyant essaim de baigneuses. Il avait gagné trois concours du plus bel athlète, plus une multitude de coeurs en extase, de la jeune fille à la dame automnale.

Or, à l’Île du Levant, île des naturalistes, en face d’Hyères, il avait eu la vexation d’être battu par le roux Hercule, champion des poids et haltères, discobole et professeur de catch. « C’est une brute, il n’a pas de race ». Après la défaite, Apollon s’était vengé en colpor­tant ces mots. C’était un peu vrai, mais Hercule, l’ayant appris, entra en rage : « Où est-il passé cet Apollon de l’Olympe ? ». La musculature noueuse d’Hercule, à l’opposé plastique de celle d’Apollon, cette terrible charpente d’os et de chair, s’était contractée dans la colère, laissant présager une bagarre sans pitié. Le blond Apollon, soucieux de ses traits, et flairant un cli­mat hostile, avait déjà filé sur une barque amarrée secrètement dans une échancrure de l’Île. Son ami Orphée était à bord. Il n’avait pas voulu mettre pied à terre, préférant flâner sur le petit navire à moteur, prêté par un ami, bercer au long balancement de la coque son incurable mélancolie et contempler dans les abîmes bleus des cavernes marines les poissons géants qui, raconte-t-on, viennent y tournoyer avant leur départ au loin, vers d’autres mers.

L’après-midi finissait en beauté. Un nuage blanc, méduse moussant sous les rayons déclinants du soleil, ajoutait à la coquetterie du ciel. La traversée, des Îles d’Or à la côte des Maures, s’avérait un jeu d’enfant. Tout à coup, le dieu Eole, rendu peut-être furieux par le différend Hercule-Apollon, et la fuite de ce dernier, le dieu Eole s’était fâché, lâchant à coup sûr dans l’espace méditerranéen une meute subite de vents.

Le blanc nuage méduse fut atomisé, en un clin d’oeil, le miroir de la mer pulvérisé : l’éruption des vagues, la côte au loin comme prise à la gorge et renversée en rafales...

Ô nuit d’appels incertains, rudesse des gifles d’air et d’eau, ombres fantômales à babord, à tribord, ainsi que les monstres de l’océan, puis, à la fois certitude proche et souvenir perdu, là-bas, un phare.

À en perdre la boussole, le sextant et le gouvernail...

Mais Orphée et Apollon, retrouvant les vertus ancestrales et l’inspiration des grands initiés, avaient triomphé de l’épreuve ! La mauvaise humeur du dieu des vents Eole était déjouée. Orphée, dans la tempête, avait retrouvé avec bonheur le coeur et l’esprit de son compagnon, un Apollon noble à l’heure des périls, prodigue dans l’effort, fraternel dans l’action.

Quand le soleil du lendemain se leva, il vint embellir sa lumière aux cils dormants des deux naufragés. Epuisés par la lutte, encore tout mouillés et fumants dans la chaleur naissante, Orphée et Apollon reposaient, main dans la main, quelque part entre Agay et Anthéor.

La barque démâtée, dans la défaite glorieuse des voiles, s’était échouée sur la plage de sable en miniature à l’orée d’un vallon. L’argent frais d’un ruisseau se perdait paisiblement dans le petit lac salé.

Ils se relevèrent, le matin étant une invite à la promenade dans les sentiers de chèvres, une sorte d’éloge de la paresse ou des loisirs.

Quand les deux compagnons, après une marche par des raccourcis de rocailles, atteignirent les premières maisons de Cannes, ils se jetèrent affamés dans la première auberge, au fond d’un jardin débordant de poivriers.

Apollon se laissa vite empêtrer dans un réseau adorable de flirts et d’aventures éphémères. Orphée, lui, s’était refusé au jeu. Pourtant il n’avait qu’à sourire, brune tête de berger casquée de boucles, pour conquérir. Son charme opérait plus profond que le charme d’Apollon, ses paroles était la magie du verbe, ses yeux l’incantation du souvenir.

Déchirant souvenir... Orphée demeurait donc à l’écart, sourd à la tentation des modernes nymphes et ondines, beau ténébreux dans le ruissellement de l’été. Il était fidèle à l’amour d’une seule, à l’amour perdu. Perdu dans le temps, lespace... Où, comment, c’était une chose qu’il ne pouvait même plus se rappeler. Un souvenir muré en lui comme une énigme.

 - Ne te retourne pas, regarde en avant vers l’avenir, ne fouille pas ce qui aurait pu être et qui ne fut pas. Le passé bon ou mauvais devient un rêve ; l’avenir est toujours la réalité. Apollon lui parlait ainsi. La sincérité de sa voix en ces instants démentait ce que ses actes pouvaient laisser accroire de superficiel.

Ils partageaient une chambre à l’Hôtel des Eucalyptus, à Antibes. Le parfum des arbres, filtrant par les fenêtres ouvertes, droguait leur nuit, embau­mant leurs corps assoupis comme le natron les momies. Ils se réveillaient, la tête un peu lourde. Orphée essayait d’établir un programme pour la journée. Parfois il réus­sissait à arracher Apollon des tabourets de bar et des chaises longues de plages en vogue.

Ensemble ils avaient visité Grasse, ses parfume-ries, son Musée Fragonard ... Vallauris, ses industries à essence de fleurs, son nérolium, ses poteries innombra­bles, dont certains toits, avec leurs cheminées agencées de pots et de pignatas, reportent par leur figuration archaïque aux temples astèques et mayas.

Tout à coup, au tournant d’une rue Picasso !!! Pablo Picasso comme une statue grandiose de bronze vivant descendue de son socle, venue du fond des âges stellaires et marchant vers l’avenir. Picasso semblable à la fois à l’empereur grec ou romain, au mage hindou, au sorcier nègre, ou au gitan d’Espagne. Il les croisa, et au passage son regard « terrible et doux » les magnétisa.

Ce personnage de légende, ils le retrouvèrent sous les traits de l’Homme au Mouton, sculpture érigée sous les arbres de la grand’place de Vallauris ; ils le retrouvèrent, pesant de toute sa force visionnaire, dans les horreurs de l’obscuratisme et les délices de la civili­sation déroulant leurs flagrantes images au long des panneaux de La Guerre et la Paix, fresque ornant les voûtes d’une chapelle romane désaffectée.

Puis l’une des plus anciennes poteries du monde, l’usine Saltamalacchia, bâtie au XVIe, vit plonger Orphée et Apollon dans les ténèbres rougeoyantes de ses caves. Sorti d’un songe de Dante, l’enfourneur, en sueur au bord du cratère en fusion, y jetait à la hâte selon une cadence et un horaire précis, les estelles et les billots arrachés aux forêts avoisinantes, là où les terrains fournissent depuis des siècles l’argile riche en teneur... XVI`... Vallauris exportait déjà à l’échelle européenne. Les poteries partaient à dos d’âne, bien tassées dans des couffes, ou à bord de caravelles ancrées à Golfe-Juan.

Vallis Auréa... Au sommet de la colline, aujourd’hui le quartier des Encourdoules, un camp ligure, puis I’oppidum gallo-romain, jadis Cordula... Chemin côtier des invasions... La guerre, les pillages, Romains, Goths, Vandales, Sarrazins... Mains araignées de l’homme, pierre par pierre, pierre sur pierre, le travail se poursuit, l’espoir s’étoffe, la peur recule : Vallauris...

En des lieux solitaires de broussailles et de murs alignés, sur de vieux tracés de géométrie sévère où les herbes ondulent dans la stupeur de l’air, Orphée, remuant les vestiges, avait trouvé une pièce de monnaie romaine, frappée à l’effigie de César-Titus-Auguste. Puis, plus bas sur la pente, une inscription latine :

Multanus Paternus et Lucilia ont érigé ce monument à Gallia Paterna, leur fille, qu’ils avaient élevée pour eux et leur postérité...

 - Allons, viens, Orphée, ne t’attarde pas sur ce tombeau, elle était peut-être belle, elle avait peut-être vingt ans. Mais ne demande pas à l’impossible... Il y a heureusement encore et il y aura toujours de belles filles de par le monde.

Et Apollon avait arraché Orphée à l’envoûte-ment funèbre.

Le soir, danse au bal populaire, sous la tente mul­ticolore. Une partie de la population laborieuse de Vallauris relève d’origines italiennes, renforts venus de Sicile et de Sardaigne après la grande peste de 1480. Mais Orphée était prêt à proclamer publiquement que les filles aux yeux olives de Vallauris possédaient toutes le même regard que la défunte romaine, Balbia Paterna.

... Biot, capitale des jarres, vasques et conques, près d’Antibes, par une verte remontée de plaine, la Brague, où Romains et Ligures se déchirèrent. En bordure de la nationale 7, c’est tout d’un coup comme une sorte de campagne de l’île-de-France, vers Biot. Frémissement parallèle de peupliers à I’orée du chemin ; secrètes lignes d’eau souterraine traçant en surface leur passage par un frissonnement d’ajoncs et de roseaux. Puis, à un détour, derrière des oliviers s’élève la cité, comme un gâteau de terre cuite, superposant ses maisons de croûte solaire et ses jardins suspendus. Biot, pareil à tant de villages perchés des Alpes Maritimes, Falicon, Coaraze, Bendéjun, vieux coraux roses émergeant des oliviers, portés au faîte par des touffes de genêts en mouvement.

Elle est pansue de jarres, corsetée de pierre à four, la cité de Biot, dont la renommée pour ses services de table vieux provençal s’égale à celle de son raisin, de ses glaïeuls, anémones et oeillets.

Ce jour-là, les pépiniéristes travaillaient auréolés de sueur, dans la réverbération de leurs serres. Le plus lointain passé volcanique de Biot brasillait sur les vitres. Les flammes faisaient ressurgir du fond du passé le temps immémorial où le massif des Maures et de l’Estérel était relié par un pont terrestre à la Corse, des géologues l’ont prétendu.

Nature toujours plus généreuse que destructrice... Les anciens cratères ont légué la labradorite, pierre du pays, qu’on taille et découpe pour la confection des fours réfractaires, fours de poterie, de boulangerie.

Apollon et Orphée avaient fini par dénicher, éblouis, la fameuse paroi d’améthyste brute, sommet du cratère éteint sous les millénaires, Apollon, caressant du doigt la muraille, l’avait, dans le même instant, baisée.

Assis dans le bois, ils devisaient sous l’arche démolie d’un pont romain. Une fiasque de vin rosé des coteaux de Saint-Paul-de-Vence trempait au frais du ruisseau, autour des tiges aquatiques ; des écrevisses, remuant la vase, troublaient la transparence, puis, la limpidité revenue, leurs pinces semblèrent inscrire, inexplicablement, les hyéroglyphes incantatoires des âges d’après le chaos.

La veille, les deux jeunes gens s’étaient baignés dans la rade de Villefranche, une des plus profondes de la Méditerranée. Des bancs de poissons fabuleux les avaient frôlés : ceux de la mer de Corail, de Java, de Sumatra, égarés en Méditerranée. Au mitan de la baie, en fin d’après-midi, une méduse géante s’était déployée. Du haut des collines enserrant la rade, on eût pu la voir, dans la turquoise tranquille des eaux, large ombrelle de fleurs, épanouie.

Ensuite visite à la Chapelle Saint-Pierre, sur le port, ornée par Jean Cocteau. « J’offre cet ouvrage, presque anonyme et simple comme une étoile de mer échouée entre les barques, aux pêcheurs de Villefranche, de Beaulieu, et de Saint-Jean ... Pendant cinq mois j’ai vécu dans la petite nef Saint-Pierre à me battre avec l’ange des perspectives, envoûté par ses voûtes, enchanté, embaumé dirais-je, comme un pharaon attentif à peindre son sarcophage » avait écrit le poète. Aux filets de l’enchanteur les prestiges païens de la vie maritime se mêlent harmonieusement, aux sortilèges de l’aventure mystique.

En fin d’après-midi, à Menton, dans la salle des Mariages, à la Mairie, rencontre avec Eurydice et... Orphée, projetés sur les murs par le même Jean Cocteau. Enfouie au fond de l’Orphée présent, homme terrestre et bien vivant, l’image de la légende émergeait peu à peu de ses brumes nocturnes pour rayonner au pinacle des souhaits les plus purs, comme brusquement un immense soleil levant balaie de ses rayons de gloire linterminable fleuve des morts. « Eurydice... Eurydice... Mais il me semble te connaître depuis si longtemps déjà... Non, non, je me trompe sans doute, toujours cette ombre en moi qui me hante... » avait murmuré pour lui-même Orphée, devant les murs décorés. C’était hier, comme une illusion.

Orphée sursauta... Apollon lui parlait d’une fille, Aphrodite, rencontrée un jour entre Monte-Carlo et Menton, en un lieu appelé « La petite Afrique » sous les bananiers et les cèdres du Liban, Aphrodite avait la même senteur que les myrtes de Saint-Jean Cap-Ferrat... « Tu pensais l’aimer, tu pensais l’aimer... Combien de fois t’es-tu trompé, Apollon ? » dit Orphée.

Apollon ne répondit pas. Prenant la fiasque que lui tendait Orphée, il but à la régalade. Ils se levèrent. Apollon lança la bouteille vide dans l’eau. L’objet s’en-fonçait peu à peu dans la vase, jetant l’effroi parmi les écrevisses. « Dans deux mille ans, on la découvrira, et on criera au trésor ! » dit Orphée.

Ils passèrent de nouveau par Biot pour y voir défourner les jarres à l’alquifoux. En redescendant à pied vers la mer ils accrochèrent leur regard à un pan­neau signalant le Musée Fernand Léger . « Ce doit être l’énorme bâtisse neuve que nous avons aperçue flam­bant au sommet du coteau » se dirent les deux compa­gnons. Ils prirent la route grimpant vers le Musée entre les serres à fleurs.

La cathédrale de l’art stupéfia leurs yeux... Au fronton de ce temple solaire, sur une vaste surface rectangulaire, s’épanouissait, à la fois fleur et fruit, la grande composition murale de Fernand Léger, oeuvre d’un bel élan olympique. Sur cette façade, céramique, mosaïque et marbre fêtent leurs épousailles dans une orchestration de garance, de vert Véronèse, de jaune citron, d’outremer, de noir, d’orange, de blanc et de gris. Au devant du Musée, la pelouse amène doucement le regard dans le hall d’entrée, Apollon et Orphée, muets et saisis de respect se laissèrent aller à l’envoûte-ment d’un haut vitrail dans le sourd flamboiement d’une fin d’après-midi. Au premier étage, dans la grande salle d’exposition, calmement se déverse la lumière par d’immenses baies où se découpent au loin-tain les premiers contreforts des Alpes. Sur les cimaises les peintures de Fernand Léger claquent comme une fastueuse fanfare, hymne au bonheur social. Des pièces maîtresses comme La Grande Parade, les Campeurs, l’Hommage à David, les Constructeurs, dédiées aux travaux et aux loisirs, forment les blasons et les armoiries de l’ère moderne.

Ils sortirent du Musée emplis d’on ne sait quelle certitude en la vie.

Au dehors, dans les fossés descendant en pente douce vers la mer, le premier concert des crapauds appelait une nuit amoureuse. Les rossignols n’étaient déjà plus là pour leur retourner un chant digne de leur éloge, mais les limaces et les escargots incrustaient le gazon de leur petite vie nocturne paisible.

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