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L'errant
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 Article publié le 8 octobre 2017.

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Il y avait de toutes petites soucoupes de porcelaine étonnamment fines, décorées de motifs bleus ténus dont la clarté était la seule à former un tant soit peu contraste avec l’ombre brune et pâteuse qui s’était massée dans la vieille pièce où elle avait formé une sorte de magma compact à l’affût.

Il y avait l’air humide qui passait au travers de tous les vêtements et de tous les obstacles qu’étaient sensés pourtant constituer les corps de ceux qui les portaient, les trimballaient couche après couche, les trouvant de plus en plus lourds.

Quelque part, à peine un peu plus loin, se trahissait une odeur aigre, qui avait quelque chose de roide : elle montait de vieux meubles austères, noirs et faits pour demeurer tapis dans l’ombre ; elle heurtait cependant les narines, qui bientôt ne sentaient plus qu’elle.

Il y avait cette impression permanente d’être poursuivi(e)(s).

Il y avait ces ascenseurs aux parois courbes de plexiglas fumé qui s’alignaient par milliers, telles des troupes en ordre de bataille. Lorsque quelqu’un en empruntait un, celui-ci s’élevait de manière poussive mais, des heures après, on ne l’avait pas encore vu redescendre. Quelqu’un (mais ce n’était pas le même quelqu’un) prétendait qu’en fait, ce n’était pas des ascenseurs mais des fusées déguisées qui, à votre insu, vous éjectaient flegmatiquement mais sûrement dans les plus hautes hauteurs du ciel, puis dans l’encre glacé du cosmos – et ce quelqu’un soufflait « attention ! ».

A quoi un autre quidam surgi sans crier gare, façon lutin, venait rétorquer « n’importe quoi ; j’ai effectué des calculs de probabilités et ils démontrent que cet engin aura de très fortes chances de revenir environ 10 puissance 40 milliards d’années-lumière après l’extinction totale de l’ensemble de notre Univers au terme ultime de son expansion ! »

Il y eut cette ville où l’errant s’escrimait à retrouver son chemin, marchant tant et plus ; franchissant des kyrielles de boulevards, de carrefours fourchus, de quais ocrés et de ponts blafards, de faubourgs à n’en plus finir et de venelles entassées, de chantiers ondoyants de tags et criblés de fangeux éventrements, d’aires de bitume à parkings qui formaient d’interminables hiatus, ou d’amples escaliers de béton livide qui se hissaient plus solennellement que des pyramides à degrés précolombiennes vers de colossales esplanades sans âme où le vent-faucille passait son temps à se frayer un chemin rageur entre les tours d’acier et de verre plantées ainsi que des poignards.

Oui, c’est un fait qu’il y eut cette ville qui ne paraissait pas vouloir prendre fin, et où l’errant, le désorienté usait son souffle amer au moins autant que ses jambes cotonneuses, flageolantes et ses plantes de pieds toutes boursouflées par les grappes de cloques.

Il y eut, en fin de compte, sa brusque irruption sur une place, au pied d’un gigantesque monument dont le sommet se perdait dans les nuages et dont la base tenait à la fois du Centre Beaubourg et de la Tour Eiffel : un mur d’épais tuyaux entremêlés, de toutes les couleurs, y côtoyait, on ne savait trop par quel biais, une structure en ferraille légère, comme dentelée, percée d’à-jours, au travers de laquelle on voyait, évidemment, miroiter une lumière blanchâtre, toute douce, qui faisait envie.

Cependant, juste au bout des bottes en accordéon de l’errant, entre ces dernières et le grand édifice composite, le rude pavé qu’il avait l’habitude de fouler cédait le pas à un immense capiton ponctué, ici et là, d’espèces de sculptures abstraites très hautes qui semblaient représenter la structure intime de diverses molécules chimiques : des poutres cylindriques disposées à l’oblique qui se croisaient en formant de grands triangles, de grands trapèzes, parfois même des esquisses d’échelles, et portaient, à intervalles plus ou moins réguliers, des sphères bleues d’assez belle taille, qui les divisaient en segments. Chaque ensemble artistique paraissait fait d’un plastique moulé très solide d’allure.

L’errant fit rouler sur le plus proche d’entre eux son regard décoloré de fièvre. Au même moment, un passant qui avait le nez au sol et la tête sans doute perdue dans ses propres pensées le heurta – mais sans grande violence. Il en profita pour lui demander : « quel chemin je prends pour passer de l’autre côté du fleuve ? – Je voudrais bien rentrer chez moi. »

Assez obligeamment, le passant – qui avait une dégaine très « jeune cadre dynamique » - lui indiqua sans détour, en appuyant le renseignement qu’il prodiguait d’un geste qui, du bout du bras et de l’index tendus, désignait sans équivoque possible la surface de sol capitonnée : « il faut à tout prix que vous traversiez cette grande place, que vous voyez devant vous. »

L’errant obtempéra sur l’heure, tandis que le passant se hâtait de reprendre le cours de sa vie.

Dès qu’il s’engagea sur la toile cirée aux multiples creux et renflements, il eut l’impression de s’affaisser à l’intérieur de quelque trou dans le même temps que, tout autour de sa silhouette, de nombreuses bosses surgissaient, certaines presque aussi hautes que lui. Il vacilla un instant, et crut même qu’il allait tomber à la renverse. Il ne dut le fait de demeurer dans une position relativement verticale (et au demeurant instable) qu’au réflexe de poser l’une de ses paumes contre le flanc gonflé de l’une des bosses qui s’était soulevées. A cette faveur, il constata que la texture de celle-ci était incroyablement lisse et glissante ; aussi lisse et glissante que la matière qui constituait les bouées. Piètre point d’appui !

Sa traversée du capiton de toile cirée blanche fut lente, pénible. A chaque fois, le scénario se renouvelait : il s’enfonçait plus ou moins brusquement, creusant une cuvette profonde, et faisant à nouveau surgir autour de lui de grosses protubérances ventrues. L’instabilité du terrain était un véritable casse-tête. A quoi ça rimait, tout ceci ? Etait-ce pour amuser les gosses ? Lui, c’était loin de l’amuser.

Quelques X heures plus tard, le malheureux bougre y était encore. Pataugeant, piétinant glissant, luttant de toute sa carcasse, il se faisait l’effet de faire du sur-place dans une espèce de mélasse, qui avait même le pouvoir de ralentir le cours du temps.

Il ne sut pas comment il parvint à atteindre le monument, puis ensuite, à le dépasser. Enfin revenu sur la « terre ferme » bien dure, dans la lumière flasque et rosâtre, il vit le quai et, s’approchant, les muscles des cuisses alourdis et engourdis, de la large rivière, colla son ventre au parapet de pierre grenue qui l’empêchait de tomber dedans et scruta avidement l’autre rive.

Au-dessus de celle-ci, la lumière prenait de plus en plus l’aspect d’une vaste auréole rose, délavée mais fort délicate.

Il constata que le pont de l’Alma faisait le dos rond juste sur sa gauche et que, passé le fleuve, face à l’extrémité presque invisible de son trottoir, toujours sur la gauche, face également à la large embouchure de l’avenue Bosquet et face au rang de feuillages flottants qui escortaient le quai d’Orsay en bord de Seine, là où il s’attendait, en toute bonne foi, à identifier la pesante et encore assez lointaine masse d’un pâté d’immeubles très digne, d’une pâleur presque argentée, surplombé par le gris quasi revêche de la ligne des toitures de zinc, il n’y avait plus rien.

Pour tout réflexe, il se crut victime d’un mirage dû à la fatigue, et il n’en fallut pas plus pour qu’il s’arrache au contact grumeleux de la pierre contre laquelle il s’était ventousé dans le but de se rapprocher du pont et de le franchir.

Ce qu’il aperçut à l’orée du pont de l’Alma le remplit tellement d’étonnement que son cœur fit un saut dans sa poitrine. Sa première perception se confirma : il n’y avait plus d’immeubles de pierre de taille. En lieu et place se dressait la découpe étrange et solitaire d’une construction de forme cylindrique qui, ma foi, rappelait puissamment un pigeonnier ou un nid d’oiseau artificiel, à ceci près qu’elle avait des dimensions compatibles avec la taille humaine.

Recouvert d’une sorte de « chapeau chinois » qui avait de fortes chances d’être en zinc, le « pigeonnier » était planté, au niveau du centre de sa base, tout en haut d’un unique « mât », un poteau svelte, en bois sans doute. Parallèlement au dit poteau, on notait aussi la présence d’une longue cage parfaitement circulaire faite de treillis métallique et, ainsi, dotée d’une apparence fragile, qui abritait, suspendue en son centre, ce qui ressemblait fort à un monte-charge à l’arrêt, lui aussi courbe et métallique, quoique d’aspect nettement plus solide. Le « tunnel » vertical délimité par les frêles mailles du treillis de fer s’élevait, tel un tube ajouré, pour ne prendre fin qu’un peu au-dessus du sommet arqué d’une petite porte basse badigeonnée de peinture très blanche et blottie au creux d’un renfoncement.

L’errant eut l’espoir fou que c’était peut-être là tout ce qui restait de son ancienne chambre de bonne. Et alors, sans davantage se poser de questions, il reprit sa marche.

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