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Questionner la question Entretien entre Rodica Draghincescu et Jean-Baptiste Joly
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 Article publié le 9 novembre 2006.

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Entretiens avec Rodica Draghincescu
Autres Temps - 2004


Jean-Baptiste Joly  : Rodica Draghincescu, vous êtes une écrivain reconnue, vos romans, votre prose sont publiés en Roumanie où vous êtes célèbre, ils sont traduits dans diverses langues, dont le français notamment et vous écrivez d’ailleurs aussi en français. Pour quelle raison avez-vous décidé de réaliser ces entretiens littéraires, de vous mettre au service de la littérature des autres ?

Rodica Draghincescu : - Oui, je suis écrivaine, puisqu’en fait j’ai plein d’ « écriveurs », anciens petits instruments à écrire, et puis voyez-vous, j’écris chaque jour plus ou moins vainement, sauf les nuits où je ne rêve pas à une eau dormante dans laquelle je nage toute liquide, telle une « écritureau » (écriture d’eau, écriture à l’eau, écriture de l’eau, écriture à peu près inexistante, car elle n’existe qu’au moment où le réveille-matin sonne, que j’ouvre les yeux et que tout autour il n’y a apparemment rien sauf une grande fenêtre ouverte sur la pluie).
Je suis une écrivaine reconnue : premièrement je me connais moi-même, et en plus je me reconnais de temps en temps dans le miroir de n’importe quelle poche ou de n’importe quel sac à main, transporteur d’égoïsme bon à partager avec les autres. Deuxièmement je me reconnais dans les photos que mes éditeurs roumains, allemands et français s’obstinent à coller sur la première et la quatrième de couverture. Photos de poète. Photos de romancière. Photos d’essayiste. Photo d’une porteuse de langue à bifurcation : le roumain déformé par le français, question de santé fragile ou de manque d’un pays protecteur, comme vous voudrez, sorte d’écho doux-amer, 4 kms de large, 2 kms de profondeur, dont la destination ne rassure pas le destinataire. J’écris en roumain pour m’oublier moi-même, j’écris en français pour me retrouver et me guider dans mes prochaines errances. La plupart de mes écrits se posent des questions, du genre : « Qu’est-ce que c’est la vie ? », dont la réponse heideggérienne est : « Qu’est-ce que c’est la substance ? ». J’incline ma tête, me regarde de travers, me provoque, me questionne moi-même, faisant parler la géométrie de mon esprit.
En 2000, fin d’année, boursière en Allemagne, je me suis retrouvée plongée dans l’inconnu (dans ce pays mes états roumains de pessimisme cioranien, de solitude parfaite se virent couronnés par « Solitude », le nom d’un château allemand du XVIIIe siècle qui abrite l’académie). Comme d’habitude, je me suis parlée en tête à tête, mise en péril et en abîme, mais les échos ne parlaient pas le roumain, c’étaient des échos internationaux, ne me répondaient qu’en allemand, en français, en russe, en italien, en serbe, en anglais (à voir la provenance des boursiers de cette académie internationale). Besoin d’un interprète. Trois mois de cauchemars, efforts à maîtriser un peu les échos, à communiquer à et avec ces parlers. Trois mois de révisions (notions de grammaire, lexique, guides de conversations, exercices de lecture, de prononciation, et brusquement l’idée de réaliser un livre d’entretiens avec des écrivains et des éditeurs d’ailleurs qui marquent leur époque de la plume, de la voix, et de leur travail artistique, un livre qui soit l’espace-scène d’une permanence, d’une rencontre qui dure dans le temps des correspondances, amitiés, partages, au-delà des demandes, amendes, injustices sociopolitiques, hors des préjugés des modes (monde, modiste, moyen, modalité, modernité, mondaine, modulation du pouvoir et du vouloir de tous les grands criseurs qui font que la grande crise mondiale de l’humanité est possible parmi nous, les petits criseurs). Un livre sincère avec les autres, sur les autres, un livre, comme vous le dites, « au service de la littérature des autres », une provocation de l’amitié et de l’adversité qui gouvernent l’actualité de toutes les traditions littéraires.
Et bien, pourquoi ne pas négliger un tout petit peu les politiciens-acteurs de la comédie tragique (il ne s’agit pas de la tragi-comédie), et ne pas donner la parole aux consciences littéraires et esthétiques de notre présent culturel ?! Suis-je fautive ?

JBJ : Bien sûr que non, mais dites moi aussi, comment avez-vous choisi les auteurs, poètes, romanciers avec lesquels vous vous êtes entretenue ?

RD :- J’ai choisi mes auteurs à partir de leurs livres, de tout ce que j’ai lu, de tout ce que j’ai entendu dire de la personnalité littéraire de chacun de mes invités. La prédilection fut pour les messages humains que ces interviewé(e)s ont laissés au long de leurs activités littéraires. Je me suis intéressée à ceux/celles qui ont eu le courage de ne pas faire semblant d’écrire un livre, mais qui semblent bien avoir « labouré » la vie des livres par leur propre vie.

JBJ : Pouvez-vous trahir un secret de fabrication ? Comment avez-vous réalisé ces interviews ? Avez-vous rencontré les personnes que vous vouliez interroger ? Leur avez-vous envoyé des questions par écrit ? par lettre ? par mail ? Les connaissiez-vous tous personnellement ?

RD : - Il n’y a pas de secrets de fabrication. Il y a des crêtes de sensibilité et de compréhension, des points de vue communs ou divergents, genres de briques bonnes à fabriquer des petits rêves ou des espoirs accomplis, à construire quelque chose d’utile. Les interviews sont réalisées soit à l’aide d’un dictaphone, soit d’une centaine de courriels électroniques, soit d’une dizaine de lettres. Je ne connais pas personnellement tous mes interviewés car je n’ai pas eu d’appui financier pour me payer les voyages, mais j’ai eu entre les mains ou j’ai connu au moins un de leurs livres.

JBJ : Avez-vous attendu d’avoir la réponse à une question avant de formuler la suivante ? Avez-vous envoyé les questionnaires complets, rédigés à l’avance ?

RD :- Le travail à cet ouvrage a été long, compliqué, varié, fatigant, fantastique, énergisant. Cela dépendait de l’intelligence, du tempérament et du style de l’écrivain interviewé. La plupart des interviews faites par courriel électronique furent conçues en attendant la réponse avant de formuler la question suivante. Bien sûr, il y a aussi des exceptions. Parfois le manque de temps de tel ou tel écrivain m’ont obligé d’envoyer le questionnaire complet, rédigé à l’avance.
J’ai essayé de poser les questions à l’aide d’un microphone et d’une caméra imaginaires qui au lieu de prendre des gros plans de l’interviewé prenaient des détails de sons et d’images, lumières, ombres, manuscrits, petits coins, laboratoire d’écriture, style, mentalité, art poétique, flux de pensée libre ou freinée, joie ou inquiétude, ennui ou plaisir. La technique de la question RD ? Tout près de l’interviewé(e) pour s’approcher, très loin de (...) pour laisser une pause, tout près pour surprendre le départ d’une nouvelle pensée/réflexion. Je tournais autour de l’interviewé(e), avec toujours ses œuvres à la main. Ce qui m’a surtout intéressée c’était de réaliser un entretien-essai où la confession de l’interviewé(e) deviendrait à la fin une histoire fraîche, captivante, une dédicace pour tout lecteur qui s’y plongerait.

JBJ : Dans quelle tradition littéraire vous placez-vous lorsque vous effectuez ces entretiens ?

RD :- Ces entretiens se situent dans la tradition littéraire de tout effort humain fait pour ressusciter l’intérêt du public d’ici et d’ailleurs, public dernièrement échoué dans des eaux rocheuses, pour ne pas dire autrement et vexer celui et ceux qui adorent le kitsch, le porno, la violence, etc.
Celle qui a interrogé ces écrivains provenant de neuf pays s’était manifestée dans les dix dernières années dans des activités de critique littéraire, essayiste, chercheur à l’Académie roumaine, sections linguistique romaine et littérature roumaine. Peut-être qu’ainsi s’explique le fait qu’elle n’a pas eu le style d’une journaliste, et que les interviews ont l’air de petites études. Au lieu de questionner vite et d’enregistrer des réponses aussi courtes et rapides que leurs questions, ces interviews essaient de créer une atmosphère, de développer des idées, de raconter des histoires inoubliables. D’ailleurs dans les librairies françaises de la Fnac le livre se situe au rayon « essais - études ». J’ai fait en sorte d’interviewer tous ces écrivains à ma manière, en tentant de transformer ces dialogues en « confessions » lumineuses, de remplacer l’ordinaire par le révélé, le simple par le complexe, l’imagination par le vrai et inversement.

JBJ : Etes-vous lorsque vous faites ces interviews "une femme en liberté" ou "une femme telle qu’elle est" ?

RD :- Lorsque je fais des interviews je suis les deux et en plus la troisième : moi-même.

JBJ : La Rodica Draghincescu qui pose les questions est-elle la même que celle qui écrit des romans et des poèmes ?

RD : - La RD qui pose les questions est la même poète et romancière, cette fois-ci avec les cheveux en chignon, pas plus ébouriffés, pas plus style pieuvre, plutôt araignée internationale qui tisse des liens et des biens pour le monde des livres.

JBJ : Ce qui me frappe dans ces entretiens c’est une sorte de distance que vous maintenez par rapport à la personne interrogée. Est-ce volontaire de votre part ? Pensez-vous que cette distance entre interviewer et interviewé soit nécessaire à la vérité littéraire ?

RD : - La distance ? Oui, c’est volontaire, elle est à la fois artistique, protectrice et provocatrice. Oui, j’en ai eu besoin pour aller vers l’interviewé(e). J’arrive, lui se prépare, j’arrive, elle se met du rouge à lèvres, j’arrive et on se parle pour s’écrire. Sur la distance ? Elle n’est pas nécessaire à la vérité littéraire ? Qui aime dire la vérité la dit par sa nature même, de vivre, de juger, de communiquer, de partager. Qui s’en éloigne porte un masque dont lui-même ne se rend pas compte tant qu’il est masqué.

JBJ : Comment avez-vous préparé les questions aux différents écrivains ? Avez-vous lu leurs oeuvres auparavant ? Le style de vos questions est souvent littéraire, on pourrait supposer que vous travaillez soit avec des citations des auteurs interrogés, soit que vous vous êtes efforcée de vous identifier á leur style ? Etes-vous d’accord avec cette supposition ?

RD :- Le style de mes questions se propose de montrer que je ne joue pas « le joué », je ne bats pas la campagne, que finalement je ne suis pas de ceux/celles qui n’ont lu que la préface ou la postface, que j’ai pris goût à connaître l’interviewé(e).
Les citations me viennent naturellement, car j’ai l’habitude de prendre des notes sur tout ce qui suscite mon intérêt, mon goût, mes méditations.
Interviewer, à mon avis, signifie poser une question, lancer une bouteille à l’eau, te mettre à l’écoute et à l’appréhension dans cette petite vie qui est l’acte d’interviewer, te poser « inter »/entre toi-même (qui questionne en attendant se dérouler les réponses) et l’autre, l’interviewé(e) (qui attend de voir et de sentir comment tu réagis vis-à-vis de ce qu’il te propose comme réponse). Pas comme chez le psychiatre ni comme dans le Banquet de Platon, ni comme ailleurs.

JBJ : Depuis que je vous connais nous conversons et échangeons des lettres/courriers électroniques en français. Avec cette publication, vous passez à la langue allemande dans laquelle vous avez d’ailleurs déjà été publiée. Je sais aussi que depuis votre passage á Solitude et votre installation en Allemagne vous avez appris l’allemand. Quelle relation entretenez-vous avec cette langue ? Quels écrivains allemands appréciez-vous particulièrement ?


RD : - Je parle mal bien cinq langues (je n’y ajoute pas l’anglais que je comprends et parle rarement) : le français, langue qui me berce et me renforce lorsque je me sens toute « petite », « peureuse » et affaiblie par des pertes, insuccès, tristesse ; le russe qui me pousse vers un tempérament inconnu, hérité des lectures de Lermontov, Dostoïevski, Tchekhov ou Anna Ahmatova ; l’italien, langue qui me fait chanter des odes de joie à l’esprit latin ; le serbe que j’ai appris à Timisoara, la ville où j’habite de temps en temps ; l’allemand que j’ai appris en Allemagne, à la télé et dans la rue, ne suivant, malheureusement, aucun cours pratique de langue. Je me suis donné la peine d’apprendre l’allemand littéraire parce qu’il m’aide à faire des lectures poétiques dans les espaces culturels de la langue allemande. Mon lexique est assez riche lorsque je parle de littérature, il est moins riche lorsqu’il faut me tirer de ce monde et descendre dans la rue, dans la vie sociale et politique, dans ces tourbillons de la langue et de la pensée rapides, dépourvus de sentiments délicats.
Je suis contente d’avoir vécu en Allemagne, durant mes résidences d’écrivain, d’avoir connu surtout des femmes allemandes avec lesquelles je partage un petit nombre de victoires dans ce combat de l’émancipation des écritures féminines. Parmi les écrivains allemands que j’admire il y a Aglaja Veterany, Monika Maron, Carmen Kotarski, Hans Magnus Enzensberger, Joachim Sartorius, Kurt Drawert, José F.A. Oliver, etc.

JBJ : Quelle est le plus beau souvenir que vous avez gardé de l’aventure de ces entretiens littéraires ? Cette expérience a-t-elle changé votre relation à la littérature ?

RD : - Je suis contente d’avoir connu quelques écrivains, quelques caractères d’exception, comme Yves Bonnefoy et Michel Butor. Mon plus beau souvenir est multiple : toutes les rencontres avec mes interviewé(e)s ( dans un café-bar, dans une salle de théâtre, dans les rues de telle ou telle ville européenne, sur l’écran d’un ordinateur, sur le papier des longues lettres envoyées ou attendues chaque semaine).

JBJ : Ces entretiens se sont chevauchés avec votre propre travail d’écrivain ? Cela a-t-il été une perturbation ?

RD : Les entretiens n’ont pas perturbé mon travail d’écrivain, je les ai pris pour de véritables essais, des épreuves, des leçons de vie, des initiations à la recherche d’un mot-clef qui puisse embellir mon/notre regard sur l’humanité, sur les fondements de la vie.

JBJ : Si vous aviez pu vous entretenir avec Arthur Rimbaud durant son séjour à Stuttgart au début de 1875, quelles questions lui auriez-vous posées ? Vous savez qu’il était ici pour apprendre l’allemand ; il a d’ailleurs un peu souffert, comme il l’écrit lui-même (il parle du "temps foutu à rien", de "l’argent payé de la haine") de son passage dans cette ville.

RD : - Arthur Rimbaud, le poète maudit, l’aventurier, l’exalté, l’anarchiste, ses poèmes miraculeux, ses voyages déroutants, ses cries de vie, tout cela m’angoisse, me provoque et m’encourage à prendre mon imaginaire à deux mains.
Je ferme les yeux, on est le 15 avril 1875 à Stuttgart, il vente, un peu de pluie, quelques rayons de soleil, des nuages gris-jaunes, le visage de Rimbaud descend lentement sur une surface lisse et non absorbante, le contemple un certain temps, puis commence à jouer avec les traits de la bouche, des paupières et des sourcils, exécute un exercice qui fait parler Rimbaud de l’humidité, des collines et des forêts de la région. Cet exercice réveille peu à peu son intuition. Et la mienne. Des moments de silence. Une tousse nerveuse. La mienne ? La sienne ? La lumière bleu malade est un flux qui entre dans le poète et en moi et en ressort, telle un ruisseau brillant, en mouvement. Cette phase de l’exercice dure cinq minutes. Me voici en train de chuchoter une "question" : "- Monsieur Rimbaud, j’ai regardé autour de vous, vous avez au coeur une pluie de plaies plus ou moins profondes. Le mal fait du bien en poésie. Votre vie en poésie et votre poésie à vivre ne ménagent personne. Puisse ce monde si las apprendre quelque chose d’une douleur aiguë ? À quoi bon scandaliser ou séduire le monde si le monde est surgi lui-même d’un scandale et d’une séduction (souvenons-nous de la Bible) ? Puisse un poète panser ou ouvrir les plaies des autres en essayant de panser ou d’ouvrir par l’acte d’écrire ses propres maux, blessures, plaies, désastres ? La poésie serait-elle le rituel d’un exercice secret ? Quelle saison encore inconnue serait la poésie ?" D’après ma capacité de concentration je n’entends rien, aucune réponse de la part de l’interviewé. Les années passent à toute vitesse, des tourbillons d’images et de sons m’attaquent, je risque de venir au monde. Alors me dis à voix basse : "J’ordonne que mon subconscient questionnard se taise." Cette histoire d’imagination m’a marquée.

 

Note : Jean-Baptiste Joly est le directeur de l’Académie internationale Schloss Solitude à Stuttgart, en Allemagne.

Stuttgart, le 27 juillet 2004

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