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TÉLÉNOVELA
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 Article publié le 16 juillet 2017.

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Le personnage de Don Pedro, dans Frijolito, est certainement l’un des plus émouvants de toute l’histoire de la télénovela. Il a sombré dans l’alcoolisme, abandonné femme et enfants avant de se reconstruire.

Son fils est un sadique de la pire espèce. Pourtant, il n’est pas dénué de scrupules. Il aime Margarita, ce qui lui interdit certaines exactions (il ne pourra tuer Frijolito, par exemple).

Gregorio, le fils de Pedro, ne cesse de harceler et d’humilier son père qui, en dépit de ses erreurs passées, est un homme bon. Il est le meilleur des hommes, sans doute : il ne cesse de lutter contre lui-même. Pourtant, il se laisse mourir. Alors qu’il a retrouvé l’amour, alors que ses enfants lui ont pardonné, au moment même ou il peut réunir les siens, il meurt. Et devient ange - l’ange gardien de Frijolito. Et en mourant, il délivre cet étrange message : « Le bonheur est une photo. Prenez-la ! Ne la laissez pas s’échapper. »

Il a pu prendre la sienne, aux derniers instants de sa vie. Le pardon, la lutte menée non contre autrui mais contre soi, l’amour qui réunit et non celui qui accapare... Tels sont les fondamentaux d’une morale imprégnée de croyance mais non de religiosité.

Dans sa naïveté enfantine, dans ce défi de la vie et de l’amour à l’autorité morale et religieuse, Frijolito présente à l’extrême les complexités de la métaphysique des télénovelas. Chacun des personnages de la série mériterait une étude détaillée.

C’est vrai. La route des personnages principaux de la télénovela est évidente dès le premier épisode, à peu de choses près (mais c’est le peu qui est réellement tout, aurait dit René Char). La trame inébranlable de la télénovela, c’est l’amour interdit de deux êtres nés pour s’aimer. Et la conclusion quasi fatale de chacune des séries - c(est le mariage des deux protagonistes principaux. Les titres des séries sont d’ailleurs peu équivoques : le triomphe de l’amour, La force du destin... Rares sont les exceptions. Mais elles existent.

Le cas le plus étonnant est celui des Deux visages d’Ana. La jeune fille voit toute sa famille périr à la suite d’un accident de voiture qui impliquent deux des trois frères d’une puissante famille, les Bustamente. Et parallèlement, sans savoir qu’ils sont liés, elle rencontre le troisième garçon de la famille, qui en rejette tout l’héritage d’ailleurs.

Le père Bustamente couvrira ses fils responsables de l’accident qui coûte l’usage de ses jambes au frère d’Ana. Mais Ignacio, l’aîné des deux enfants responsables de l’accident, ne s’arrête pas là. Il incendie la maison d’Ana, tuant sa mère et sa meilleure amie. Ana part aux Etats-Unis et, quand elle revient, retrouve Gustavo, elle doit alors choisir entre son amour et la vengeance qu’elle a résolu d’accomplir.

Cette télénovela - très réussie, il faut le dire - a une particularité. Il y a deux fins alternatives. Dans la première, qui semble être la version « officielle », elle épouse Gustavo. Mais il existe une autre version où elle finit par en épouser un autre. L’existence de cette variante est un véritable tourment pour le spectateur régulier de télénovelas. Elle marque une faille dans le système général sériel de la télénovela. Dieu sait où conduira cette faille ! La fissure est d’autant plus critique que la fin alternative se joue sur une vingtaine de minutes, à la toute fin de la série. Et la fin alternative colle aussi bien à la narration que la fin officielle. C’est donc, on le comprendra, une expérience particulièrement traumatisante pour le spectateur. Demain, quand de nouvelles séries apparaîtront, qu’en sera-t-il de cet ordre immuable et si réconfortant qui veut à la suite d’une série d’épreuves souvent cauchemardesques, le bien triomphe du mal, l’amour de la haine et de la jalousie obsessionnelle et destructrice ?

Le système est ébranlé. Mais il faut concéder que Les deux visages d’Ana reste un cas isolé. On pourrait encore évoquer le cas de la série dédiée à Pablo Escobar, Le patron du mal, qui est une télénovela historique dont le personnage principal est tout sauf une incarnation de l’amour pur mais cette série est si singulière qu’on peut la considérer comme étant, d’une ceratine façon, hors champ par rapport à ce qui nous préoccupe. En revanche, si Les deux visages d’Ana offre ce cas remarquable de scission, voire de schisme, ce n’est pas un accident. C’est l’aboutissement d’un long processus qui veut que, de série en série, les obstacles rencontrés par les couples mythiques des télénovelas sont toujours plus nombreux, toujours plus cruels et cauchemardesques, frôlant de plus en plus souvent l’irrémédiable.

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