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Le parapluie rouge de Patricio Sanchez - préface de Jean Joubert
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 Article publié le 7 mai 2017.

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C’est avec un vrai bonheur que j’ai récemment découvert la poésie de Patricio Sanchez dans un recueil intitulé Nuages, où le poète offre à ses lecteurs une poésie concrète, vivante, fondée sur la réalité quotidienne pour le partage de l’émotion. Dans l’atmosphère raréfiée d’une grande partie de la poésie française contemporaine, trop souvent marquée par l’abstraction et la gratuité des virtuosités linguistiques, les poèmes de Patricio Sanchez font passer un souffle vivifiant : un souffle venu d’ailleurs et qui porte comme un message de jeunesse.

Venu d’ailleurs, certes, car Patricio Sanchez est né en 1959 au Chili, où il a passé son enfance et son adolescence. Exilé politique à dix-sept ans, sous la sinistre dictature de Pinochet, il séjourne à Paris, en Espagne, aux Etats-Unis. Enfin, naturalisé français en 1993, il s’établit avec son épouse et ses trois filles dans un village de la garrigue languedocienne, à proximité de Montpellier. Il enseigne la littérature hispano-américaine à l’université de Nîmes et collabore en sa qualité de poète ou de critique à de nombreuses revues littéraires en France, au Mexique, au Chili, aux États-Unis et au Canada. Il n’est pas un poète « de la tour d’ivoire », car il participe à des rencontres littéraires, donne des lectures publiques, anime des ateliers d’écriture : le tout avec ferveur, talent et une juste mesure de fantaisie.

De ses premières œuvres, d’abord écrites en espagnol, je ne connais que les poèmes, encore trop peu nombreux, qui ont été traduits. Mais, depuis quelques années, c’est en français qu’il a choisi d’écrire et, m’a-t-il confié, avec encore plus d’élan et de liberté que dans sa langue maternelle. C’est le cas des longs poèmes qu’il a récemment réunis dans Le parapluie rouge, un recueil où l’on retrouve le même souffle, la même exubérance du langage et de l’imaginaire que dans Nuages. La même jubilation aussi, qui ne manque pas de se communiquer au lecteur ou à l’auditeur, car ces textes, lorsqu’ils sont représentés en public, possèdent la vertu de « passer la rampe ».

Comme tout poète, Patricio Sanchez, dans sa jeunesse puis dans ses premières années d’exil, a commencé à écrire sous une constellation poétique où l’on retrouve, bien sûr, Neruda, Vallejo, Lorca, mais aussi, de manière significative, les surréalistes français, Aragon, Eluard, Prévert, Desnos, ainsi que Cendrars et Supervielle. Et je n’oublie pas l’énigmatique Vicente Huidobro, marquis chilien, millionnaire et surréaliste, ami d’André Breton, et qui a écrit en français une œuvre considérable, peu connue en France. J’incite d’ailleurs Patricio Sanchez, qui m’a parlé avec compétence et sympathie de Huidobro, à rédiger une biographie de ce poète, dont la vie fut fertile en péripéties diverses.

C’est donc, armé de ces lectures, que Patricio Sanchez est entré en poésie. Il a suivie, me semble-t-il, deux voies parallèles : l’une qui commence avec les sonnets qu’il composa dans son adolescence et qui se poursuivirent par des textes brefs, concentrés, qui, je le souhaite, seront publiés dans un proche avenir ; l’autre, caratérisée par de longs poèmes qui s’articulent comme des récits, mais d’une manière très libre, avec le recours à des métaphores audacieuses. Il ne s’agit pas vraiment d’écriture automatique, mais plutôt d’une création spontanée, dans laquelle le poète, en état de réceptivité, est envahi par le flot des réminiscences. Il n’est pas de ces partisans d’une « poésie froide », qui bannissent de leur écriture toute émotion et toute référence autobiographique, mais au contraire il puise généreusement dans son expérience chilienne, puis exilé dans des terres étrangères. On perçoit à la fois des élans de nostalgie vers le pays natal et l’évocation d’une découverte aventureuse de l’Europe. Il y a sur Paris, sur Prague, sur Londres, sur le Languedoc des pages mémorables où se mêlent l’émotion et l’humour. Et c’est souvent l’humour qui l’emporte dans des textes qui prouvent, s’il en était besoin, que comique et poésie ne sont nullement contradictoires.

Un porte-parole de la dictature condamnait en ces termes les écrivains exilés : « Quelques lâches, à Paris, s’obstinent dans leur éternelle nostalgie et écrivent de la poésie. » Pourtant la poésie restait l’un des recours contre la tyrannie et la violence. Elle résistait, à sa manière. Face à l’étouffement de la pensée, elle affirmait la primauté de la vie. Patricio Sanchez en témoigne, qui exprime tour à tour sa révolte et une célébration de ce que les surréalistes appelaient « le merveilleux quotidien ». En cette époque trop souvent de médiocrité, de grisaille et de crises diverses, voilà une poésie solide, salubre, couleur de fraternité et de liberté.

Jean Joubert

Guzargues, février 2010

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