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 Article publié le 26 mars 2017.

oOo

A son arrivée sur Oran, il y a quatre mois justes de cela, de rares accrochages et seulement quelques accidents plus ou moins graves apportaient un flux léger de blessés vers l’hôpital. En ce premier jour de printemps algérien six légionnaires parachutistes sérieusement atteints par balles sont amenés, transportés comme de vulgaires paquets dans des jeeps débâchées. Un seul ne verra pas la mort venir le prendre. Amputé des deux jambes et rapatrié en métropole, une belle et glorieuse médaille placardée sur son plastron ne l’empêchera pas de se suicider moins d’un an plus tard. en s’imbibant d’alcool jusqu’à en éclater.

 A partir de ce jour, le travail des chirurgiens s’apparentera davantage à celui des bouchers. Les mines, les embuscades meurtrières, les attaques sur la population civile pied-noir deviennent quotidiennes. La morgue ne désemplie plus avant les rapides mises en terre. Pas le temps de garder les corps avec la chaleur.

 Marjolaine Teissier ne se plaint jamais, elle cherche on ne sait où des paroles réconfortantes pour toute âme en peine, en douleur. Pendant l’un de ses rares moment de repos, juste devant elle un arabe tombe fauché par une balle perdue, tirée par on ne sait qui. Il n’y a plus rien à faire pour ce chibani(1). Mais elle n’hésite pas un instant en déchirant son corsage pour appliquer un pansement compressif sur la blessure. Elle se met au travers des roues d’une jeep militaire et veut forcer le jeune caporal des paras pour qu’il emporte le blessé. Une formidable gifle la fait chuter sur le trottoir de pavés inégaux, sa tête heurte un angle dur, heureusement non coupant. Elle perd connaissance...

 A cette même date et à des milliers de kilomètres un peuple tout entier se révolte contre son envahisseur. La répression sur le Tibet sera sans pitié. Partition sanglante de quelques vieux fusils, à pierre pour certains, s’affrontant à des mitrailleuses et des canons. Là-bas, les joies du communisme vont sévir....dans l’indifférence généralisée de tous les autres états du monde. Probablement que l’on sait ce pays si haut perché pauvre en pétrole, pas de vignes du seigneur pour donner le moindre litre de vin. Rien. Rien à voir avec l´Algérie !.....

 

  -Vous allez mieux mademoiselle Teissier ?

 -Comment savez-vous mon nom ? Je n’ai aucun document sur moi !

 -Je sais beaucoup de chose et cela n’a aucune importance. Mais je vous remercie d’avoir essayé de sauver mon grand-père.

  -Il est mort ? Vous m’en voyez sincèrement désolée. Ho, comme j’ai mal à la tête !

 Marjo touche son crâne et s’aperçoit qu’un épais pansement le recouvre.

 -Où suis-je ?

 -En sécurité, mais nous vous banderons les yeux pour vous ramener à l’hôpital militaire. Pour votre propre bien, il est préférable que vous ne puissiez pas localiser cet endroit !

 -Vous êtes un fellagha ?

 Petit sourire ironique de l’homme qui répond mi-figue mi-raisin.

 -Si c’était le cas, vous pensez que je vous le dirais ?

 -Excusez-moi, de toute façon je me dois de soigner tout le monde, sans égard pour sa race, sa religion ou ses idées politiques.

 Quand la Petite Lyonnaise, surnom que tous lui attribuent fréquemment, revient avec encore un peu de mercurochrome sur le haut de la tempe, on pensait qu’elle était morte et l’avait déjà rayée des effectifs. Trois jours seulement pour ne plus exister ! Comble, elle se fait vertement rabrouer pour avoir voulu sauver un vieil arabe.

 Énorme colère ! La toute première. Sans mâchage de mots, puis un rapide retour à la dure réalité. Il faut vite oublier, les blessés affluent tous les jours plus nombreux.

 Trois mois plus tard, de nouveaux hélicoptères arrivent. Fabrication française s’il vous plaît ! Les Alouettes II, légères, rapides et maniables, elles vont permettre d’aller directement sur le terrain porter les premiers soins aux combattants. Un pilote, un médecin, une infirmière et deux brancards sur les flancs des appareils marqués d’une grosse croix peinte de rouge sur fond blanc. Beaucoup de vies compromises pourront ainsi être sauvées. Marjo la vaillante se propose aussitôt comme volontaire. Elles seront deux infermières à voler.

 Enfin trois semaines de repos ! Dans deux jours mademoiselle Teissier embarque pour Marseille sur le Ville d’Oran, paquebot de la Compagnie générale Transatlantique. Avec un peu de chance, pas train pour remonter sur Lyon.

 Un accrochage de plus. Le commando des fusillés-marins blessé a le haut d’un poumon perforé d’une balle de fusil. Certainement un vieux MAS 36 français ou l´un des centaines des milliers de Mosin-Nagan dont les Russes ne savent que faire tant ils en ont fabriqués au début des années 40. Les pêcheurs transbordent très souvent ces surplus apportés par de discrets sous-marins.

 Les pâles de l’hélico tournent, ce n’est pourtant pas le tour de Marjo mais l’autre infirmière est prise de violentes migraines. En avant donc ! Direction un bled minuscule à l’intérieur des terres, pas très loin de Mostaganem, Safsaf où des fells ont été repérés plusieurs fois. Guère plus de vingt minutes de vol et la grosse libellule se pose à moins de cinquante mètres d’un combattant abruti par deux piqures de morphine auto injectable. Il devrait tenir le coup jusqu’à l’hosto ! Devrait…. 

 Soudain les balles pleuvent de nouveau. Jamais on n’a encore tiré sur une évacuation sanitaire. Il fallait précisément que ce jour soit une première. Indifférente à la bataille autour d’elle, Marjolaine donne les premiers soins. Le toubib s’est caché nez au raz de terre derrière quelques pierres proéminentes. Il va être abattu d’une rafale de fusil-mitrailleur en courant vers un abri supposé plus sûr.

 Plus aucun coup de feu, le silence devient palpable. Moteur coupé, l’Alouette brasse inutilement l’air par inertie, tel un énorme ventilateur qui ne fait que lever beaucoup de sable. Le pilote sanglé sur son siège se vide d’écarlate. On peut sentir la poudre et déjà se répandent les premiers relents nauséabonds des morts gisant sur le terrain. Cinq hommes armés entourent maintenant la petite lyonnaise qui maintient toujours un flacon de sérum au-dessus de son blessé.

 -Allez madame, vous venir avec nous !

 -Pas sans cet homme qui a besoin de soins !

 La réplique en Arabe surprend celui qui parait être le chef du groupe. Son regard semble s’adoucir. Pourtant il s’avance pour plonger une dague en plein cœur du commando. Solution définitive pour arrêter ses souffrances.

 -Allez madame, l’a plus bisoin maintenant !

 Un sac d’une toile rêche semblable au jute sur la tête, la prisonnière va marcher pendant plus de deux heures avant d’être jetée tel un fardeau au travers d’un animal, à même la peau de son dos, sans la moindre protection, un âne probablement. L’estomac écrasé par son propre poids, elle vomit et perd connaissance…

 Il fait noir, l’odeur d’urine est forte, un bâillon sur la bouche a remplacé le sac, les mains sont toujours attachées dans le dos mais les pieds sont libres d’entrave. Peu à peu la mémoire revient…Marjolaine bouge, se démène tant et si bien qu’une trappe s’ouvre au dessus d’elle, suit une courte échelle et une femme descend. Le dialogue en Arabe commence dés que le bâillon est ôté.

 -Toi, tu as de la chance de si bien parler notre langue ! Où l’as-tu apprise ?

 -En Israël.

 -Quoi ! Tu es une saloperie de juive ?

 -Pas du tout, j’avais des amis Palestiniens.

 -Qu’est ce que c’est que ce micmac ? Il va falloir que tu parles à notre chef !

 -J’allais justement te demander de me conduire auprès de lui.

 -Tu délires Française, c’est lui qui va venir en personne pour t’interroger. Et tu vas souffrir, je te le promets !

 -Personne ne me fera jamais souffrir.

 Encore une gifle, sa visiteuse remonte puis revient quelques instants plus tard avec un peu d’eau.

  -Tiens, bois, il faut que tu sois en forme pour la petite séance qui t’attend. Tu vas voir comment notre chef manie les couteaux bien affutés ! Si tu étais un homme il te les couperait avant de te les faire manger.

 A peine une gorgée avalée et l’eau lui est jetée au visage avec un grand rire de mépris et une insulte.

 -Salope !

 En remontant l’échelle, les insultes continuent de plus belles. Puis le silence....

 Combien de temps ? Les boyaux tordus par la faim donnent une vague idée, la soif devient intolérable quand de nouveau la trappe s’ouvre. Seul un homme va descendre, le visage masqué par son grand foulard il ne dit qu’une phrase.

 -Raconte. Comment as-tu osé venir nous combattre ?

 Cette voix n’est pas inconnue ! Serait-ce possible ?

 -De l’eau s’il vous plait !

 -Tiens bois, lentement… et raconte !

 L’homme ne s’attendait certainement pas au récit qui allait suivre. Monologue qui parle d’un orphelinat lyonnais, d’une famille juive, d’une arrestation, d’un voyage en train dans un wagon à bestiaux et d’un infernal séjour de vacances en terre d’Allemagne.

 Au récit des atrocités de Ravensbrück ; l’homme n’en peut plus et tombe en pleurs, à genoux il se met à trembler. Aux événements sur le sol Israélien, il défaille presque…

 Elle a parlé presque une heure et ne peut pratiquement plus articuler une parole quand son vis-à-vis ôte le turban qui dissimulait son visage.

  -Je savais que c’était vous ! Et je ne suis pas venu pour combattre, je pense maintenant que vous l’avez deviné, mais pour soigner. Ici beaucoup de gens souffrent dans leur chair.

 -Moi aussi, j’aurais parié que ma prisonnière était celle qui avait traité mon grand-père un instant comme un être humain. Dés que j’ai su que nous détenions une infirmière, j’ai donné des ordres pour que vous ne soyez pas brutalisée. J’espère qu’ils ont été respectés !

 Omettant la gifle et l’insulte, la faim et la soif, Marjo questionne à son tour.

 -Alors ? Vous êtes réellement fellagha ?

 -Non femme, je suis le chef de zone, je commande l’ensemble des combattants pour la liberté de toute la willaya de Mosta(2) ! Je m’appelle Mohamed.

 -Grand chef Mohamed, j’ai faim !

 -Je m’occupe de ca. J’envoie des femmes pour aider à vous laver et vous mangerez à votre saoul. Vous n’êtes pas notre prisonnière, mais une hôte. Et je vous précise...de marque !

 Impossible d’entendre le discours au dessus de sa tête. Mais tous savent désormais que cette Française est intouchable. Sacrée. Quiconque la maltraiterait, d’une manière ou d’une autre, perdrait sa vie. Si cette sainte devant Allah le veut bien, elle leur racontera sa terrible histoire et les plus durs des combattants comprendront…Un détail, si elle essaye de s’évader, il n’est pas question non plus de lui tirer dessus. Encore une fois, celui qui osera le payera. Ceci est un ordre formel…

 -Mademoiselle Teissier, je m’appelle Laila, je vous demande pardon pour la gifle et les insultes ; je vous remercie de n’avoir rien dit. Je crains que nous soyons amenés à nous fréquenter encore longtemps. Il est certain que nous n’allons pas pouvoir vous libérer.

 -Je peux aussi bien soigner dans vos rangs que chez les Français. Ma vocation n’a pas de nationalité. Pardon….mais j’ai faim.

 -Vous pouvez montez à l’échelle toute seule ?

 -Ca devrait aller !

 La "captive" est désormais habillée comme une femme arabe, on l’a fait changer deux fois de maison ; au dessous de celle qu’elle occupe maintenant avec une modeste famille, une cave est creusée. Lieu tout à fait semblable à celui de sa première détention. Sauf qu’après avoir descendu l’échelle, une partie de mur pivote et s’ouvre un passage vers plusieurs autres grandes cavités. Un hôpital clandestin ! Ho bien sûr que son équipement n’est pas du dernier cri, mais une petite salle spécifique pour les opérations y est aménagée. Avec de nombreux instruments et un rudimentaire mais efficace système de stérilisation. Vingt-deux lits et la possibilité d’accueillir bien d’autres blessés sur des brancards posés à même le sol. Aucune idée de savoir où diantre elle se trouve. Ici elle doit soulager la misère des hommes et parfois de certaines femmes qui reviennent ensanglantés d’un combat, d’un attentat. 

 Des légionnaires, des tringlots(3), des CRS combattants ou un détachement commando de fusillés-marins, ont bien d’autres chats à fouetter que de rechercher une bonne femme !

 Les seules personnes à prévenir en métropole font partie d’un groupe de Compagnons d’Emmaüs à Lyon. Un télégramme officiel sera transmis par la gendarmerie locale.

  Au revoir gros nounours !

 A Dieu pour ceux qui croient en lui. Cristal a ouvert le pli annonciateur de mauvaise nouvelle ! Isidore foudroyé par la crise d’un cœur bien fatigué. Les graves séquelles d’une grande distillation d’alcool n’ont pas pardonné l’émotion trop forte. Ses derniers mots avant de s’écrouler ont été :

 -Elle n’est pas morte !

 Les semaines passent, puis les mois. Le silence presque absolu de l’hôpital est troublé un jour par des cris, des hurlements, explosions et échanges de nombreux coups de feu, là juste au-dessus. Malgré l’épaisseur des mur de la cache, les vibrations parviennent a provoquer de légers tremblements. La trappe est découverte et l’on entend distinctement l’ordre. Tout l’hôpital retient son souffle.

 -Fouillez-moi tout ce bordel…

 -Ya rien que des vieilles choses mon adjudant ! Pas même une pétoire.

 -Allez, on remonte et vous me balancez une grenade incendiaire. Vous achevez tous les melons qui survivent encore là-haut et vous foutez le feu au pâté de maison entier. Tous les rats qui en sortent doivent être abattus ! Exécution !

 -Avec plaisir mon adjudant !

 Encore des cris, puis une odeur de brulé et un peu de fumée envahissent le sous-terrain. Il faudra attendre plus d’une demie journée avant de pouvoir mettre bout de nez dehors. Enfin les militaires français sont partis, laissant place à des pompiers…sans eau. "On", on ne sait qui, a fermé les vannes !

 L’hôpital clandestin est pratiquement en plein centre de la petite ville de Mazagran, guère plus éloigné de trois cents mètres du détachement de police ! Une grande partie de la population musulmane de la ville aidée par une multitude venue des environs s’échine bientôt pour la reconstruction. Rarement les Français pieds noirs présents n’ont vu telle ardeur à la tâche. Personne ne va se douter un seul instant la raison de cette peu habituelle effervescence. La petite lyonnaise qui soigne ne sort que quelques instants par jour de sa réclusion. Jamais elle ne pense s’évader.

 Tout est redevenu comme avant. Les jours se suivent avec leurs lots de misères et de souffrances. Les semaines s’additionnent immuablement en mois qui mis bout à bout bientôt forment une année entière...

 


1. Vieux en Arabe

2. Diminutif de Mostaganem

3. Hommes de l’arme du train. Ceux du transport militaire.

 

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