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 Article publié le 26 février 2017.

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Le major Donald Repper aurait pu faire un excellent maitre-chanteur. Il est surtout aujourd’hui un homme parfaitement mort, qui ne dira comme tous ceux de son état jamais plus un mot. Un grand sourire rouge écarlate marque sa gorge, sous le menton, d’une oreille à l’autre. Ce n’est pas le premier crime survenu dans le camp et si aucun coupable n’a été démasqué, les autorités militaires de Pocking vont cette fois enquêter sérieusement, bien décidées à punir le coupable. Une des premières décisions prises, visa ou non, personne ne sortira. Le rêve doré américain du faux Franck Berheim semble fort compromis. Très rapidement les soupçons se portent sur ce docteur juif, Français prêt à devenir Américain, grand ami du sergent-major défunt, toujours à traficoter avec lui. 

 Franck est démasqué comme un bien malhonnête homme mais rien ne prouve sa culpabilité : il affirme par contre que le sergent lui-même était un meurtrier. Que c’était lui qui avait assassiné deux autres gars menaçant de révéler ses combines infâmes dans le camp. Pire encore qu’il était certainement en contact avec des individus indéniablement communistes, de véritables dangers pour l’humanité ! Les Américains proposent d’effacer les délits mineurs avoués et taisent le résultat de leurs investigations, n’ayant pas ainsi à révéler une triste réalité présente sous leur responsabilité. En échange d’un engagement dans le corps d’élite des Marines, ils promettent l’obtention de la nationalité. Franck accepte pour trois ans mais il est contraint de signer pour cinq. La guerre de Corée va l’attraper en plein vol.

 Sur la côte Est, à Boston, le crapaud fumeur ne comprends pas. Mais un gars avec de pareilles couilles de combattant ne doit pas être une mauviette ! Il va devoir attendre encore pour connaître son lointain neveu !

 A cette même date, la France se voit dotée d’un nouveau président de la république. Monsieur Vincent Auriol n’a rien d’un stratège guerrier, aucune directive particulière ne sera donnée pour résoudre les "légers problèmes" se levant sur l’empire colonial. Les militaires sont payés pour ca.

 

 

 

  Interminable et rigoureux hiver 1954 ! Le thermomètre a fait preuve d’une rare mauvaise volonté en restant longuement bloqué sur des températures si basses que de mémoire de météorologue l’on ne s’en souvenait pas. Maintenant le printemps lutte désespérément pour détrôner ce prédécesseur qui veut garder la suprématie, pour lui imposer un renouveau plus clément comme il se doit à la logique succession des saisons. Mais sur quels critères peut-on baser ce qui est normal dans un pays soi-disant civilisé qui, moins de dix ans auparavant, a gagner dans la gloriole une guerre meurtrière. Personne en son territoire peut se douter que du côté des vaincus, outre-Rhin, la reconstruction est plus rapide, la misère déjà presque éradiquée et que tous, à de rares exceptions près, ont pu lutter contre un froid encore plus intense.

 Les politiciens fort heureusement tissent de nouveaux liens d’amitié qui éviteront d’autres conflits. 1870, 14-18 "la Grande Guerre" avec son plus jamais ca, puis 39-45, cela suffit. Totalement insensibles, la plus part d’entre eux ferment les yeux sur les souffrances de la population, ils profitent des dévaluations constantes pour spéculer et s’enrichir davantage en se moquant éperdument de la France du lendemain. Fiers d’une victoire militaire à laquelle tous n’ont pas participé, ils préparent ainsi une défaite économique annoncée face à l’ennemi d’hier, ne voyant pas plus loin que le bout de leur portemonnaie. 

 La femme de retour au pays ne connait rien des terribles drames dus au froid intense associé à la vile cupidité humaine. Elle n’a pas encore entendu parler d’une malheureuse, morte gelée dans la rue par une nuit sans pitié sans amour. Une quelconque couche-dehors dont personne ne s’est souciée. Insoutenable situation. Mais un presque rien comparée à ce qu’elle a vécu, du dérisoire par son insignifiance. Elle n’a pas écouté le vibrant et émouvant appel de celui qu’un jour l’on voudra sanctifier. L’abbé Pierre, ce grand résistant qui le premier sur les ondes de la radio a lancé l’alerte, commotionnant la population et un peu tardivement de rares responsables politiques. En haut lieu, avant de pouvoir l’admirer puis appuyer ses efforts, l’on a premièrement regardé si l’on pouvait le faire taire. Rien à dire sur cet homme d’église qui a lutter dans l’ombre pour que son pays puisse regagner la liberté. Aucun reproche à celui qui fut député avant d’être dépité par l’immoralité de la politique. Pouvoir public inhumain, aberrant, mais hautement rémunérateur pour ceux qui prétendent s’y sacrifier. Comment peut-elle imaginer que le beau pays de France en est arrivé à une telle ignominie ? Ici, les hommes ne naissent-ils pas libres et égaux ? Ceux qui ont luté pendant quatre années de misère contre l’occupant teuton peuvent-ils permettre, au milieu du vingtième siècle, que les écrits d’un Hugo ou d’un Zola soient toujours de mode ? Et pourtant. Elle s’en rappelle…parmi ceux qui sont venus l’arrêter fin septembre 43, aucun ne parlait la langue de Goethe ! Tous étaient de bons et braves patriotes, en uniformes respectables pour certains, obéissant aux ordres du maréchal adoré. Le sauveur sénile de la nation.

 La France décidément mange un pain qui n’en finit pas de rancir !

 

  Retour solitaire après dix années et demie si loin de sa belle colline de la Croix-Rousse. De ses ruelles étroites aux traboules bourdonnantes du choc en bout de course des navettes de métiers à tisser sur lesquels courent des kilomètres de fils de soie multicolores, des innombrables escaliers assassins coupeurs de vieux jarrets. De la Ficelle qui emmène vers le plateau les bicyclettes impossibles à chevaucher sur une pareille pente. Quelle grimpette gones et surtout fenottes entre les Terreaux et le Gros-Caillou ! De ses pavés déjà redoutables par temps sec, que la pluie toujours et le gel en hiver rendent vraiment dangereux.

 Une décennie si longue par la distance, la souffrance, trop souvent l’horreur, si interminablement longue que chaque minuscule moment a paru proche de l’éternité. Retour d’un voyage vers l’enfer, retour d’une abomination, puis fin d’un nouvel espoir avorté, virant lui aussi à son tour, vers une insoutenable réalité barbare.

  Marjolaine n’arrive pas à regretter son geste, celui que beaucoup ont qualifié d’absurde, stupide ou tout autre adjectif synonyme, ignorant que le roi du Danemark en personne avait menacé de faire le même. Des huit mille juifs que comptait ce petit pays avant l’invasion allemande, seuls un peu plus de quatre cent cinquante furent déportés.

  Coudre une étoile jaune au devant de sa veste ! Voulait-elle mettre bien en évidence, revaloriser une poitrine qu’elle jugeait trop petite ?

  Pourquoi ? Question rejetée car sans véritable réponse. Mais le respect, une forme de dévotion et une autre d’amour, ont, avec cette décision inqualifiable donc, conduit la jeunette à vivre ce que personne ne peut souhaiter pour son prochain. A part des nazis.

 Le respect est venu très tôt. Là-haut sur "le plateau", l’orphelinat des petites sœurs en cornettes s’est davantage préoccupé de lui inculquer une forme de discipline comparable à celle des militaires, de lui bourrer le crâne de sornettes rebaptisées en groupe sous le pseudonyme de catéchisme, que de jeter les bases d’un amour pour le genre humain. Dans cette institution de femmes toutes mariées avec le même homme et avec son fils aussi, le mot amour était banni du vocabulaire. Le verbe aimer lui-même jamais cité pour un exercice de conjugaison du premier groupe.

 Remplaçant après les nonnes, un père qu’elle n’avait jamais connu et une mère dont le seul souvenir était l’attente d’un mandat assurant son petit argent de poche en fin de mois, monsieur et madame Berheim ont accepté cette juste pubère parmi eux. A leur service d’accort, femme à tout faire bien sûr, mais ils l’ont traitée comme une véritable personne. Lui donnant y compris des cours pour qu’elle puisse réussir un Certificat d’Études Primaires si brillement loupé la première fois. Avec le respect est venue la dévotion aux pieds d’une telle gentillesse, inconnue, insoupçonnable auparavant. Les hormones en ébullitions devant François, vingt et un printemps passés, futur médecin, l’avant dernier des quatre enfants du couple ont jeté les prémices d’un amour supposé possible. Celui que des regards, des sourires, des frôlements et des rougissements révélaient déjà partagé. Du moins la soubrette se l’imaginait-elle !

 Vision du futur ? La jeune se faisait bien des illusions. Aujourd’hui elle est passée à la maturité sans avoir connue l’insouciance de cette tranche de vie merveilleuse appelée adolescence, cet adieu au monde de l’enfance, précise et précieuse époque d’un éveil à la sensualité où le lendemain n’a strictement aucune importance.

 -Marjo, veux-tu bien découdre cette abomination de ta veste ! Il est bien triste que l’on nous oblige à la porter. Tu n’es pas juive voyons !

 -Me le reprocheriez-vous Madame ?

 -Mais non enfin !

 Ne soit pas idiote ma petite. Nous entendons dans notre famille que tous les hommes soient égaux devant Dieu. Même si nous l’adorons différemment. D’ailleurs, à part un respect du Sabbat, et encore pas toutes les semaines, nous ne sommes guère pratiquants ! Tu as pu t’en rendre compte !

 -J’aime votre famille madame, je veux ainsi vous montrer que je suis prête à partager son sort.

 -Quel sort ?

  -Hélas bien noir Madame !

 - Serais-tu voyante ? Ne dis pas des bêtises !

 Des bêtises ?

 Le Dieu des Berheim comme des autres hommes, cet hypocrite et impuissant grand barbu, était-il présent pour veiller sur les cent trente deux milles femmes et enfants déportés sur Ravensbrück ? Quatre vingt douze mille d’entre eux y avait laissé la vie après d’épouvantables souffrances, les victimes des annexes hors de cet impressionnant décompte macabre. Le mouroir d’Uckermark, sans échappatoire étant le dernier voyage pour que la faim remplace un travail forcé devenu impossible. Aucune, aucune n’est revenue de ce lieu maudit. Trente autres noms sanglants, des fabriques, usines en tous genres, seulement dans les environs du camp principal, où les femmes esclaves travaillaient jusqu’à l’épuisement total dans d’effroyables conditions. Tous cela pour des marques aujourd’hui fort connues et respectables exportant à leurs tour en France et ailleurs.

 Sous la botte sanguinaire nazie, une liste interminable de six millions d’êtres humains anéantis pour appartenir à un groupe ethnique particulier, haït par un petit fou hurleur et moustachu !

 Des bêtises ?

 Rajoutons les gitans, tziganes, prisonniers russes, communistes, socialistes trop convaincus, résistants dans tous les pays envahis, ex républicains espagnols, opposants politiques considérés comme gênants, tous ceux qui tentèrent d’échapper au STO, service de travail obligatoire, et que d’autres encore ayant eu la disgrâce de déplaire à l’idéal nazi !

 Des bêtises !

 Myriam Berheim, nom qu’elle avait donné en prétendant avoir perdu ses papiers d’identité dans la précipitation et les coups de l’arrestation, est du nombre des survivantes. Des miraculées.

 L’éphémère apparition du soleil de ce matin n’a pas réussi à badigeonner la ville d’un semblant de douceur, le froid pique rudement. La femme fort heureusement est parée pour lui résister. Combien de temps encore faudra-t-il garder ce pesant manteaux et cette grande écharpe de laine qui lui ceint le cou et enveloppe sa tête. Comme toutes le autres femmes dans la rue, Marjo dissimule son visage. En ce moment aucun homme ne se retourne sur une silhouette féminine...elles sont toutes semblables. Et ces messieurs aussi ont froid. Les piétons, quels qu’ils soient, ne s’attardent en vaines choses, le regard bas, ils filent vite pour ne pas s’engourdir, paraissant seulement préoccupé à ne pas glisser sur un peu d’eau gelée. Combien de temps avant que le mercure ne repasse au positif ?

 Une minuscule valise en carton à la main, elle marche d’un pas indécis vers la sortie de la gare de Perrache, sursautant au coup de sifflet de la locomotive annonçant son départ immédiat. Fin 43, les wagons à bestiaux qui filaient vers l’est étaient bondés. Les tacatacs des roues sur les jonctions des rails sont gravés à jamais dans sa mémoire. Depuis il y a eu d’autres voyages sous les volutes de fumée des monstres dévoreurs de charbon. Fürstenberg (à seulement trois kilomètres du camp) Moscou, Moscou Paris, Paris Sète où elle fut la seule non-juive embarquée sur Exodus. Et l’une des rares, débarquée car malade, ayant pu rejoindre la terre promise avant que la masse des immigrants ne soit refoulée par l’autorité de tutelle anglaise. Ultime trajet, Marseille Lyon. En poche, pas de quoi se payer un taxi. Le tramway 13 va la ramener sur sa colline. Plus jamais de train, ceci est une promesse formelle, absolue, chaque tac a été vraiment trop douloureux.

 Les Russes ont rechignés deux années avant de lui permettre son retour en France…à une condition…qu’elle puisse elle-même payer son billet ! Sa terrible histoire racontée, tout simplement, sans mensonge ni exagération, parmi le monde juif de la capitale russe lui a facilité un exploit que beaucoup de libérés par l’Armée Rouge jamais ne pourront faire. Avoir avoué une vive sympathie pour le communisme et fait la promesse de s’inscrire au Parti dés son retour au pays, ont également contribué à la magnanimité des durs staliniens au pouvoir. Mensonges nécessaires qui, plus que tout autre, ne peuvent surtout pas empiéter le domaine du regret.

 Pourquoi cet embarquement à Sète ?

 Mais pourquoi faut-il toujours tout savoir ?

 Il n’y aura désormais ni train, ni pourquoi dans la vie de celle qui veut retrouver son identité d’origine. En charge pour elle de la prouver ! Elle sait que de ce côté-là au moins les problèmes seront vite résolus. Ceux de l’orphelinat ne sont certainement pas tous morts, et Marjolaine a laissé derrière elle des traces ineffaçables. Celle d’une fille de grande gentillesse, aidant quiconque toujours du mieux qu’elle le pouvait. Les "bonnes petites sœurs" en étaient jalouses !

 Du côté d’un travail, une France en reconstruction, déchirée, meurtrie, nécessite une impressionnante quantité d’homme et de femmes de bonne volonté. Ils accourent d’ailleurs de bien des pays vers ce havre, ce rêve pour beaucoup d’un mieux vivre matériel et aussi pour certains opprimés, d’une pensée enfin libre.

 Un atout dans sa besace pour postuler certaines responsabilités, le fameux Certificat d’Études Primaire, Français, Allemand, Polonais, Espagnol et Russe parlés couramment et écrits fort convenablement. Tiens elle peut encore rajouter des bribes de Yidiche, l’Hébreu et de solides connaissances en Arabe !

 Un seul point de son séjour allemand, que certaine femmes de mauvaise vie pourraient envier…ne plus jamais connaître la peur de tomber enceinte. Au détriment de quoi...

 Son histoire de non juive raflée par erreur, ca c’est ce qu’elle a raconté apeurée, aux SS à son arrivée dans le camp, a été confirmée rapidement. Des semblants de médecins, criminels chargés de recherches soi-disant scientifiques, ont vu en elle la possibilité d’une nouvelle expérimentation. A Ravensbrück, ces fous exaltés testaient sans le moindre remord les rayons X pour la stérilisation des femmes. Cette petite Française servira donc de cobaye dans ce procédé révolutionnaire que la grande Allemagne, avec son Reich de mille ans, appliquera dans le monde entier une fois dominé. On la laissera en vie le plus longtemps possible et relativement bien nourrie, bien traitée, restant à la disposition sexuelle des gardiens ukrainiens et roumains, ces derniers sommés de ne pas la battre. Qu’elle ne meure surtout pas ; pouvoir analyser dans le temps les résultats de cette "expérience" vitale pour un des objectifs du Führer. Destin d’une privilégiée en enfer. Si le traitement devait se montrer inefficace, cela se verrait rapidement. Rien n’est venu, fort heureusement. Un nouveau-né dans le camp avait l’espérance de vivre guère plus de quelques instants, noyé dans un seau, étranglé ou brutalement jeté contre un mur, parfois enterré vivant devant sa mère horrifiée…

 Des bêtises !

 Pas de train, pas de pourquoi, pas d’enfant. Des points d’interrogation pourtant résistent au refus…dont un dominant tous les autres…et l’amour ?

 Le rêve de la terre promise ? Celui du peuple à la croix de David ? Cela ne devait pas valoir pour une non-juive ! A peine installée près d’Hébron, la ville des Patriarches, la Française s’est liée d’amitié avec une adolescente palestinienne. Très mal vu ! L’horreur l’a rattrapée quelques mois plus tard alors qu’on l’avait invitée dans une modeste famille à partager le thé traditionnel. Funeste visite de courtoisie où elle allait mieux fréquenter et certainement aimer d’autres gens, connaitre une autre culture.

 Ils ont attaqué le hameau. Ils ont tué femmes, enfants, nouveau-nés, vieillards et bien sûr tous les hommes. Sans oublier les animaux ! Pas des SS ! Des juifs ! Des gens semblables à ceux qui l’avaient aimée à Lyon. Représailles contre un caillou lancé…Une balle dans la poitrine perforant le haut d’un poumon et une autre dans la cuisse gauche, Marjolaine a crié son incompréhension, en Français. Celui qui l’avait mitraillée venait de Paris…via Auschwitz.

 Pas de train, pas de pourquoi, pas d’enfant et plus jamais d’Israël non plus ! Chacun chez soi. Pourtant les hommes sont décidément idiots de vouloir posséder une patrie. Comment l’Eau et la Terre peuvent-elles devenir un enjeu ? Nous sommes tous frères et ces deux éléments ne sont-ils pas nos géniteurs ? Telles sont les pensées de la femme en observant aux travers des vitres du tramway cette ville qu’elle aime tant. Des larmes seraient bienvenues, elles ne peuvent plus couler depuis si longtemps…..

 Son reflet dans la vitre la salue. Où est passée la jeunette un peu gauche qui se présenta fin 42 sur le palier du bel appartement des Berheim ? Cette Marjo ayant rougi de confusion la première fois que son François a parlé devant elle en s’adressant à Madame sa mère.

 Ces quelques mots restés gravés à tout jamais dans sa mémoire « Mais, maman, ce n’est qu’une enfant ! »

 La phrase a gêné. Il n’y a pas d’âge pour tomber amoureuse. Et que la voix était belle, d’une douceur qui lui avait parue attirante, prometteuse.

 Les yeux apeurés d’hier sont devenus sinon tristes mais toujours lointains. Le sourire facile et émerveillé face au monde nouveau qui s’ouvrait devant elle a laissé place à une moue indéfinissable. L’acné juvénile qui à son grand désarroi la marquait, fort heureusement s’est éclipsé, laissant une peau mate sur un visage qu’elle a toujours jugé insipide. Ses beaux cheveux noirs d’antan ne sont plus aussi abondants et déjà de nombreuses racines blanches ne peuvent se dissimuler.

 -Serais-je vieille à vingt sept ans ?

 Vielle, certes non, mais usée par une vie que ni homme ni femme jamais ne pourrait envisager. Le reflet d’un court instant disparaît et il semble d’un coup à la femme que sa propre personne accompagnée de son âme s’envolent avec lui.

 

 Rue Hénon. L’orphelinat bâtit de vieilles briques de ne devait plus obéit aux nouvelles normes de la salubrité ou de la sécurité sans parler de la morale. Aurait-on découvert comment de malheureux enfants y étaient traités ? Rasé. Voila qui est fâcheux. Le commissariat de police va certainement indiquer la marche à suivre afin de retrouver son identité perdue, pour le moment elle reste officiellement Myriam Berheim. Titulaire d’un passeport d’un état non encore reconnu dans le monde entier ! Le parcours du combattant commence. Il faut retourner près du Boulevard de la Croix-Rousse, non loin de la Mairie du quatrième arrondissement. Pour économiser le peu d’argent qu’il lui reste, une seule solution, la marche à pieds. Il fait froid, il fait faim, deux ennemis redoutables quand ils s’associent pour fondre sur quiconque…Trente neuf kilos le jour de sa libération, la plus grosse de toutes les détenues. Avec ses cinquante deux d´aujourd’hui, ce sont c nouveaux ennemis qui ne pèsent pas lourds. La réserve est plus que suffisante.

 En route donc.

 -Hooooo Pipon ! V’là quelqu’un qui a besoin d’un coup de main.

 L’homme à la carriole tire sur les rennes, le mors appuie sur la commissure des lèvres dans la bouche du vieux cheval qui s’arrête. Une bien belle bête qui devait être fort puissante...autrefois. Á la vue des tresses de ses crins et sa queue soyeuse, elle doit se faire encore longuement bichonner. Vielle certainement, mais toujours guillerette !

 -Vous cherchez quelque chose ma petite dame ?

 -Il faut que j’aille voir la police pour une question de papiers. Après, je ne sais pas où aller !

 - Montez, donc. Le commissariat, ce n’est pas tout à fait mon chemin mais je vous y emmène. Pour l’après, je vais au même endroit.

  Allez huuu Pipon ! Vous venez de loin ?

 -D’une autre planète ! Que voulez-vous dire par le même endroit ?

 -Nulle part ma belle ! Quand on est bien dans son cœur, le bonheur est partout. Laissez-moi vous regarder. Il y a quelque chose de rare en vous.

 -Mais que pouvez-vous voir ? Je suis si emmitouflée !

 -Ôtez un instant votre écharpe !

 L’homme stoppe de nouveau son cheval, descend du banc de la carriole, reprend en main la pipe éteinte qu’il avait entre les dents et déformait quelque peu sa diction, puis regarde sa passagère à contre-jour en plissant légèrement les yeux. Peu de temps, quelques secondes seulement avant de lâcher l’incroyable phrase.

 -Ho femme, comme tu as souffert ! Je te mène directement chez nous, la police attendra bien. De toute façon leur chef est un bon copain, je te raconterai un jour.

 Marjolaine reste coite, stupéfaite. Plus de pourquoi mais un premier comment arrive !

  -Ne cherche pas à comprendre. Celui qui te parle s’appelle Isidore, Isidore Cristal et il va t’enseigner le chemin de la joie.

 Ce brusque tutoiement pourrait offusquer, mais il n’y a en lui aucune intention de diminuer, de commander, il parait si naturel. Tel celui d’un père pour son enfant. Du personnage se dégage une curieuse impression. C’est alors que Marjolaine se rend compte de l’anomalie. Son interlocuteur n’est vêtu que d’une chemise à carreaux, certes épaisse mais restant largement échancrée au col, et d’un simple gilet de laine tricotée, pas même boutonné sur le devant ;

 -Vous n’avez pas froid, sans rien sur le dos ?

 -Jamais je n’ai eu froid, depuis tout petit je suis comme ca ! Quelqu’un à part en quelque sorte. Comme toi qui en ce moment voudrait pleurer. Mais tu ne le peux plus. Ne t’inquiète pas tu réapprendras. Laisse tomber ton histoire de papiers, nous règlerons ca plus tard. Ce dont tu as besoin de suite, ce sont le gite et le couvert. C’est trouvé. Le gars Isi, ou Cristal, au choix, retravaille depuis que l’abbé Pierre a appelé. De ce jour 4 février béni, il ne boit plus une goutte d’alcool. Lui, véritable distillerie ambulante, est devenu sobre comme un chameau.

 Quand j’ai entendu l’abbé à la radio, cela m’a redonné gout à la vie, je fais partie désormais de son équipe à Lyon, sa ville natale. Volontaire pour récupérer des couvertures, des vêtements chauds, de la nourriture et bien d’autres chose. Nous aidons les plus démunis, tu ne peux imaginer combien ils sont nombreux, et avons besoin d’âmes de bonne volonté. Je sais que la tienne est belle. Écoute petite, Cristal n’est pas vraiment mon nom, c’est celui que je me suis donné. Un peu comme toi !

 -Mais, mais, comment savez-vous ?

 -Il y a parmi nous des croyants en un Dieu que je refuse. Ils veulent me persuader de rentrer dans leur foi. Eux prétendent qu’elle peut lever des montagnes. Un miracle a mis en moi quelque chose de beaucoup plus fort que ca. Ma "cristallisation" me fait fondre dans l’univers. Elle m’a donné une infinie connaissance, comme si toutes les bibliothèques du monde avaient envahi mon cerveau ! Moi qui sais à peine lire et encore moins écrire, je vois en toi comme dans un livre ouvert. Autour de toi des couches de lumières brillent de belle façon, l’abbé m’a expliqué que certains appelaient ca l’aura.

  Ho, ho, petite, pas de ça s’il te plait ! Rétrécis tes beaux quinquets qui paraissent des soucoupes. Beaucoup peuvent me traiter de fou. Mais surtout pas toi. Et arrête la foule des points d’interrogation qui te courent dans la tête. Ne t’ais-tu pas promis de les effacer ? Chanceuse aujourd’hui, tu es précisément assise à côté de quatre vingt dix kilos de gomme !

 Il y a deux mois, nous compagnons d’Emmaüs, avons commencé de stocker tout ce que les gens nous donnaient sous une vaste tente dressée place de la Croix-Rousse, elle est vite devenue insuffisante. En attendant le début de travaux pour y faire un moderne dépôt de trams et d’autobus, la municipalité met à notre disposition des hangars sur la route de Caluire. Notre groupe t’y accueillera sans te poser la moindre question. Chez nous le passé n’existe que si quelqu’un le décide.

 Ho pardon, j’en oubliais que tu dois avoir faim, mange donc ce croissant en attendant ! Un peu sec car il ne sort pas aujourd’hui du four mais bien bon et gratuit de surcroit. Un excellent boulanger nous donne ce qui n’a pas été vendu le jour même.

 Marjolaine devient pâle soudainement. Un mot de ce brave Isidore réimprime au fond de sa rétine d’insoutenables images. Des semblants, des restants de femmes décharnées déversés par de macabres chariots dans les gueules béantes des fours. Sans interruption, même par temps de disette énergétique, au dernier hiver de la guerre, messieurs les SS ayant réussit le triste exploit de se procurer du bois alors que bien des Allemands ne pouvaient plus se chauffer.

 -Monsieur Cristal, ne prononcez plus le mot four en ma présence. S’il vous plait !

 -Je vais essayer, mais d’autres le feront, il te faut effacer petite. J’ai entendu parler des camps et si tu veux soulager ta mémoire tu peux le faire avec moi. Mais attention, c’est aussi une forme de la raviver. Sache une chose, tout est en toi. En y incluant la méthode pour sortir des tourments qui te rongent. Avoir la force de ne plus être affecté par le passé n’est pas donné à quiconque. Les temps que le monde entier vient de vivre, vont laisser des séquelles ineffaçables. Si au moins les hommes pouvaient en tirer l’idée de ne pas recommencer pareilles imbécilités.

 Malheureusement je sais que rien de tout cela ne va arriver. Il y aura toujours d’autres guerres. Si ce n’est ici, nos politiciens se débrouilleront pour les provoquer plus loin...quelle différance pour les hommes emportés dans la monstrueuse tourmente ?

 -Mais qui êtes-vous donc pour connaitre l’avenir ?

  -Petite, si je le savais moi-même je te le dirais. Avant de te faire rafler, de partir sur l’Allemagne, n’avais-tu pas prévu un noir futur ? Attends que les réponses arrivent, l’univers te les donnera, et tu n’auras plus de questions à lui poser. Encore une fois, n’est-ce pas ce que tu désires ?

 Nous arrivons dans notre dépôt. Tu y trouveras peu de femmes, on dirait que l’élément féminin se refuse avec difficulté pour demander de l’aide. Ne crains pas le regard des hommes seuls, ici pas de place pour de mauvaises pensées, tu ne seras qu´une âme de plus qui retrouve le goût à la vie.

 -Je croyais que c’était vous qui aidiez les autres.

 -Oui, mais surtout en nous ressourçant, en récupérant notre propre dignité humaine. La plus part des gars et des femmes ont, peut-être pas à ton échelle, vécu des moments de difficultés extrêmes. Alcool, prison, abandons, tentatives de suicide pour certains. Travailler pour les autres nous sert surtout à rendre notre propre fardeau plus léger, en espérant que lui aussi soit gommer un jour. Je vis ce quotidien en sachant très bien que c’est premièrement mon âme que je lave de bien vilaines traces. Et nous sommes tous ici semblables. C’est également une excellente manière pour apprendre à ne plus juger son prochain.

 Quel qu’il soit petite, y compris Allemands y compris nazi.

 -Excusez-moi Isidore c’est quoi votre dernière phrase, je ne vous écoutais plus.

 -Je disais qu’ici on apprenait à ne plus porter un jugement sur son prochain.

 -Vous n’avez pas parlez des nazis ?

 - Absolument pas !

 - Alors j’ai du mal entendre !

 - Pas du tout. L’univers vient tout simplement de te donner un fragment de vérité. Il t’a fait remarquer une nécessité, valable pour toi, aujourd’hui précisément et pour ton futur entier. Sache l’écouter.

  -Compliqué tout cela !

 -Rien n’est plus simple ! Au fait, sais-tu conduire une automobile ?

 -Pour ce qui touche aux roues, seule la bicyclette entre dans mes possibilités.

 -Alors dépêche-toi, dans dix jours tu passes ton permis de conduire. Nous avons ici trois petits camions et personne ne sait les mener. Je vais dételer ce brave Pipon ; il à bien mérité son picotin d’avoine aujourd’hui.

 -Mais, mais…

 -Chuuuuut ! Tu verras vite que chez nous l’impossible est au quotidien, on attend seulement un peu plus de temps pour faire des miracles.

 -Excusez-moi, le Pipon, c´est ce que l´on appelle un cheval bai ?

 Un grand rire précède la réponse.

 -Pas du tout petite, c´est un gris pommelé, une robe baie a un peu la couleur du cuivre. Je te montrerai ça un jour sur un beau bouquin. Bon, c’est vrai qu’avec la couverture qui le protège on ne peut bien juger de sa robe !

 

xxxxxxxxxxxxx

 

 Presque deux mois se sont rajoutés aux effacés du calendrier, monsieur thermomètre a bien voulu se remettre en une position plus facile à vivre. Mai va mériter enfin son sempiternel adjectif de joli.

 

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