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La pharisienne de François Mauriac ou la tyrannie du Bien
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 Article publié le 8 janvier 2017.

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Mauriac, ce sont pour toujours les étés brûlants aux ciels incandescents, le chant entêtant des cigales et les demeures patriciennes nichées parmi les pins. Mais c’est aussi le souvenir d’un monde dont seules des photos jaunies ont gardé la trace. La pharisienne(1), roman publié en 1941, ressuscite les lycées de garçons avec leurs urinoirs plantés dans la cour, les réfectoires aux odeurs de soupe grasse, les dortoirs avec les brocs et les cuvettes pour la toilette, les surveillants généraux, les hussards de la République, les routes de campagne blanches et poudreuses d’avant le goudron, ces « crépuscules d’avant la distribution des prix, qui sentaient l’absinthe ». Mais gardons-nous des nostalgies un peu troubles qui égarent la raison, car le monde de Mauriac est un véritable théâtre de la cruauté.

 Dans La pharisienne, dont l’action se déroule au début du XXe siècle, tantôt à Bordeaux, tantôt dans la campagne bordelaise aux confins des Landes, Mauriac dépeint un univers impitoyable. Dans leur dureté, les paysans du Sud-Ouest n’ont rien à envier aux paysans normands de Maupassant. Les brus reprochent aux vieillards le pain qu’ils mastiquent de leurs bouches inutiles, « humanité dure à soi-même, impitoyable aux autres et aux yeux de qui tout prêtre faisait figure de fainéant et de roublard »(2). Les bourgeois et les nobles ne sont pas plus tendres. Dans le roman, le colonel de Mirbel se promène, une badine à la main, pour rosser son neveu, Jean, car il a juré devant Dieu de l’endurcir pour en faire un homme. On traque le mal partout. On guette impatiemment l’instant de la chute pour pouvoir abattre le fouet. Les garçons ont l’interdiction de s’attarder dans les urinoirs du collège pour se tenir à l’écart des tentations impures. On affirme châtier l’autre pour le bien de son âme. Ce n’est que l’alibi confortable que se donne un sadisme inavouable. On prétend éduquer alors qu’on ne fait que briser des êtres et les déformer en les contraignant, pour survivre, au mensonge et à la sournoiserie.

 Dans la bonne bourgeoisie bordelaise, tout comme au Grand Siècle, les dévots constituent un pouvoir occulte, à même de faire et défaire les réputations. C’est la grande tyrannie des bien-pensants, avec son cortège de « directeurs spirituels » et de « dirigés ». Mauriac, le catholique, n’ignore rien de la méchanceté des parangons de vertu, de la cruauté qui s’épanouit à l’abri des regards et de la papelardise venimeuse d’un monde au-dessus de tout soupçon. Étonnamment, on songe à Bloy et à ses attaques contre les cagots au cœur sec, à ses emportements contre ces propriétaires qui affament leurs locataires mais se pressent à la messe pour recevoir, la bouche en cœur, le corps du Christ. La charge est parfois presque voltairienne, ainsi lorsque Mauriac dépeint ces bonnes sœurs qui ne trouvent guère de jouissance que dans la calomnie, la surveillance, l’interception du courrier et la délation. Octavie, institutrice dans une école libre, un des rares personnages du roman dont la piété aille  de pair avec l’humanité, fait remarquer à son époux qu’« il y a dans la vie des grandes moniales, quelquefois une supérieure qui les aide à gagner le ciel par les chemins les plus rudes et en même temps les plus courts, car elles ne font pas de vieux os… »(3). Octavie non plus ne fait pas de vieux os car ayant eu l’outrecuidance d’épouser un homme que d’aucuns voyaient entrer dans les ordres, elle perd sa place d’institutrice tandis que son mari est renvoyé de son collège catholique. Derrière tous ces malheurs se profile l’inquiétante silhouette de l’implacable Brigitte Pian, la « pharisienne », qui a donné son titre au roman.

 

 Alors que sa famille était dans la gêne, Brigitte s’est « refaite » en épousant M. Pian, veuf avec deux enfants à charge et propriétaire d’un domaine à la campagne ainsi que d’un appartement à Bordeaux. Brigitte Pian est devenue dans tous les sens du terme la marâtre des deux enfants adolescents, Louis, le narrateur du roman, et sa sœur Michèle, à qui elle tient la bride haute. C’est l’un de ces monstres en jupon qu’affectionne Mauriac, l’auteur de Genitrix (1923) et du Sagouin (1951) :

L’œil était noir, fixe et dur, mais la bouche toujours souriante, bien qu’elle ne découvrît presque jamais de longues dents jaunes, déchaussées et solidement aurifiées. Le double menton donnait à l’ensemble un caractère majestueux que soulignaient le port de tête, la démarche, et une voix timbrée faite pour le commandement.(4)

 

 Raide comme la justice, elle se tient le buste droit, jamais appuyée contre le dossier des chaises car ce serait le début du relâchement, les cheveux retenus par une résille, de crainte qu’une mèche ne se rebelle. Elle est engoncée dans ses certitudes amidonnées comme dans son col de guipure qui lui enserre le cou jusqu’aux oreilles, à la manière de ces bourgeoises protestantes austères sur les toiles des peintres flamands. Cet inexorable dragon, qui avait rêvé de restaurer un couvent près de Lourdes pour y réunir des jeunes filles du monde à l’instar de Madame de Maintenon à Saint-Cyr, possède une âme de supérieure de couvent pour qui la religion est un moyen de dominer. En tant qu’instance morale autoproclamée et incarnation du Bien, elle estime avoir charge d’âmes et s’arroge un droit de regard sur la vie d’autrui. Elle jubile lorsqu’elle peut prendre l’autre en faute, ne fût-ce que pour des peccadilles. Elle a les certitudes inébranlables des grands paranoïaques et n’est donc jamais en tort. Quand on lui fait remarquer ses erreurs, elle se plaint de ce monde incapable de reconnaître ses mérites. Retournant ses erreurs à son avantage, elle tresse ses propres lauriers en geignant. Monstre d’orgueil, elle ne cesse de prendre Dieu à témoin de ses avancées sur le chemin de la perfection et aspire à être une sainte alors qu’elle n’est qu’une névrosée de cette espèce qui faisait les délices de Freud.

 Faute de jouir sexuellement en raison de l’impuissance de son époux, Brigitte Pian jouit par des voies détournées, exerçant son sadisme, savourant sa toute-puissance. Des épîtres de saint Paul, elle n’a apparemment retenu que ce verset selon lequel « si vous vivez selon la chair, vous mourrez ; mais si par l’Esprit vous faites mourir les actions du corps, vous vivrez » (Rom. 8:12, 13). Dans sa conception du monde, l’être humain est appelé à une vie de mortification. Le désir naturel est qualifié de basses convoitises, l’amour est une illusion qui mène ses victimes à leur perte. Les femmes sont toutes des chiennes ; enfanter, c’est faire « ce que la nature déchue réclame », et chaque enfant qui naît est le fruit du péché originel. Cette grande névrosée qui a refoulé ses désirs en attend autant d’autrui et malheur si l’autre n’est pas à la hauteur. Elle persécute sa belle-fille adolescente, Michèle, qui s’est amourachée de Jean de Mirbel, le vaurien confié par son tuteur aux « bons soins » de l’abbé Calou. Quand M. Puybaraud, le précepteur de son fils, qu’elle destinait à entrer dans les ordres, lui annonce son intention de se marier et d’avoir un enfant, elle lui fait perdre sa place dans son collège catholique et fait en sorte de lui fermer toutes les portes. Il finira dans la misère la plus noire et la mère de l’enfant mourra en couche. Brigitte Pian est donc bel et bien à l’image des pharisiens des Evangiles qui se prévalent de leur stricte observance des règles pour en conclure à leur supériorité morale. Jésus les attaque au sujet de l’importance excessive qu’ils accordent à la loi rituelle et aux pratiques de pureté. Sa condamnation est sans équivoque : « Malheur à vous, scribes et Pharisiens hypocrites, qui fermez aux hommes le Royaume des Cieux ! Vous n’entrez pas vous-mêmes, et vous ne laissez pas entrer ceux qui le voudraient » (Mt 23, 13).

 Louis, le narrateur, est moins violent ; il note à propos de sa marâtre qu’elle recherchait sincèrement le bien, ou du moins était persuadée de le rechercher sincèrement. Bien que, à l’exception de Saul devenu saint Paul, les conversions de pharisiens soient rares dans les Evangiles, c’est à cette métamorphose inattendue qu’assiste le lecteur du roman de Mauriac. Brigitte Pian finira par se demander si des cadavres ne jonchent pas son chemin de perfection. « Flagellée par les scrupules qui harcellent les consciences tourmentées », elle ouvre les yeux sur sa monstruosité et devient capable d’aimer. Quand ses yeux se dessillent, elle comprend qu’il n’appartient à personne, même avec les meilleures intentions du monde, de forcer autrui à marcher à sa suite. Pour l’avoir oublié, elle a précipité autrui et elle-même dans le malheur.

 C’est aussi la conclusion à laquelle parvient l’abbé Calou, pourtant en bien des points opposé à la pharisienne. Mal informé, le colonel de Mirbel lui a confié son neveu, Jean, pour le dresser. Or, il n’y a pas meilleur homme que le curé de Baluzac, vieil homme indulgent, lettré, le cœur sur la main, qui préfère l’humour au blâme et semble appliquer les méthodes de l’Emile de Rousseau. Se réjouissant qu’un « fils » lui échoie en partage dans sa vieillesse, il entreprend par la douceur de transformer un sauvageon en adolescent raisonnable. Aveuglé par son désir de faire le bien, il n’entend rien à la psychologie de ce jeune rebelle, aux passions qui l’habitent, à la puissance du désir, à son incapacité à se faire aimer. Il ne comprend pas que les caresses font souffrir un épiderme habitué à la badine, ne mesure pas la violence que représente pour un adolescent débordant de vie la réclusion dans un presbytère perdu dans la campagne, fût-ce en compagnie du meilleur des hommes. L’affaire s’achève en drame. Le curé ouvre les yeux et confesse : « le devoir de tout chrétien est d’annoncer l’Evangile, mais ce ne saurait être de transformer le prochain selon notre mode, et d’après nos vues particulières »(5). Paroles pleines de sagesse mais qui sentent un peu trop la morale et nous font préférer le personnage de Louis, le narrateur, à une pharisienne et un bon abbé dignes de la comtesse de Ségur, qui semblent avoir été créés de toutes pièces pour rappeler au lecteur oublieux que l’enfer est pavé de bonnes intentions.

 

 Louis, aujourd’hui âgé, est, quand débute l’histoire, ce collégien élevé par sa belle-mère, la pharisienne. C’est sans doute dans ce personnage du roman que Mauriac a mis le plus de lui-même. L’enfant chargé de chaînes (1913), inspiré par les années de jeunesse de François Mauriac dans le mouvement catholique du Sillon, mettait déjà en scène un adolescent, Jean-Paul Johannet, perfectionniste, scrupuleux jusqu’à la culpabilité et en proie à une mélancolie dans laquelle il se complaisait. A la question de son ami Jean-Pierre qui lui demandait, agacé, combien de temps encore allait durer ce romantisme fatigant, Jean-Paul répondait : « Aussi longtemps que l’idéalisme de l’adolescence se heurtera à la brutalité, à la médiocrité de la vie ». A travers Louis, le lecteur de La pharisienne croise à nouveau un adolescent tourmenté par une sensibilité excessive et qui souffre de ne pas recevoir des êtres la douceur qu’il attend d’eux. Louis, désormais un vieil homme, se souvient de l’enfant qu’il fut, « tout envahi d’une vague détresse, source de cette souffrance qui allait pénétrer et corrompre [sa] vie ».

 S’ajoute à cela une attirance trouble pour un garçon dangereusement ténébreux, à la beauté du diable, l’indomptable vaurien, Jean de Mirbel, rebelle, fugueur et voleur – un personnage à la Genet avant l’heure. Louis, parlant de la « tendresse » que lui inspire Mirbel, avoue : « je ne pourrais jamais le renier ni renoncer à lui de mon plein gré, et frémis d’être ainsi lié à un être capable de rouler jusqu’au crime »(6). On sait depuis la biographie de Mauriac par Jean-Luc Barré que « orphelin de père, élevé par une « genitrix » castratrice, ce Bordelais malingre et délicat cultiva dès ses jeunes années de tendres amitiés masculines. André, Raymond, Philippe, François, Lucien, Bernard, Louis, Michel... La liste de ses coups de cœur donne le tournis. »(7) Louis, l’adolescent de La pharisienne, est dans une position intenable qui fut sans doute celle de Mauriac, écartelé entre le désir et la foi. Il préfère donc se châtrer, au sens figuré, plutôt que d’endurer les brûlures de l’amour et tente de se convaincre, à son corps défendant, que la chasteté, pourtant cruelle, épargne aux êtres bien des occasions de souffrance.

 Cela engendre chez Louis une noirceur, cette même noirceur qui recouvre de son voile toute l’œuvre de Mauriac. Se souvenant que sa mère a trompé son père impuissant et qu’il est probablement le fruit de cette relation adultérine, Louis, devenu plus vieux, note : « nous tombons à chaque instant sur ces misères des sens, sur ces aberrations »(8). Le regard sans aménité que Louis porte sur le mariage de son précepteur, M. Puybaraud, est celui qui transparaît dans maints romans de Mauriac, de Genitrix à Thérèse Desqueyroux : « le mariage ne l’avait pas embelli. Il était devenu presque chauve. Quelques mèches blondes recouvraient mal le crâne. Les pommettes restaient rouges dans la face exsangue et il toussait »(9). Mais au-delà du mariage, c’est toute la vie qui paraît faite de déchéance, de défaites et de déroutes.

 Louis est plein de ces contradictions qui furent sans nul doute celles de Mauriac, à la fois fasciné et effrayé par sa mère, d’où tous ces monstres féminins qui peuplent son œuvre. Tremblant devant sa terrible marâtre, Louis avoue pourtant qu’il admire sa rigueur : « le type de Brigitte Pian se relevait à mes yeux et s’embellissait par la comparaison avec la Mère Agnès et la Mère Angélique et toutes les autres orgueilleuses de Port-Royal »(10). Autre contradiction – et ce n’est pas la moindre –, Louis, malgré sa tendresse plus que trouble pour Jean de Mirbel, est intraitable sur le chapitre de l’homosexualité. La pharmacienne lesbienne Hortense Voyod est dépeinte par ses soins sous les traits d’une araignée maléfique attendant qu’une jeune proie se prenne dans sa toile, sachant que « la patience du vice est infinie »(11). Son aspect physique n’a rien pour attirer ; elle a la voix rauque, l’œil fauve et porte des jupes-culottes. Paradoxalement, elle en veut à un Dieu – auquel elle ne croit pas – d’appartenir « à une race pour laquelle il ne se trouve ici-bas aucune route hors l’immolation »(12). On aurait pu s’attendre à plus d’indulgence. Le bon abbé Calou ne déclare-t-il pas à propos du précepteur qui a préféré se marier plutôt qu’entrer dans les ordres : « il ne faut pas intervenir comme un aveugle et comme un sourd entre deux êtres qui s’aiment, fût-ce dans le mal. Ce qu’il importe d’abord de comprendre, c’est ce que leur rencontre signifie, car les routes humaines ne se croisent pas au hasard… »(13)

 Manifestement, cette compréhension ne vaut pas pour toutes les formes d’amour. Au-delà de l’hostilité fréquente des homosexuels masculins pour les lesbiennes, il entre sans doute dans la réprobation de Louis quelque chose de la haine de Mauriac pour soi-même. Combien d’homosexuels ne se sont-ils pas persuadés d’appartenir à une race maudite et de mériter les châtiments du ciel ? D’où l’incapacité de Louis à étendre aux amours homosexuelles l’indulgence qu’a l’abbé Calou pour les « faiblesses » humaines. Ici, contre toute attente, Mauriac n’est guère éloigné de sa pharisienne, longtemps prompte à fermer aux « impurs » les portes du paradis…

 Pourtant, nonobstant ce jugement moralisateur sur la race maudite, La pharisienne n’est pas un « roman d’édification ». Si Mauriac était un écrivain catholique édifiant, ses personnages, après bien des tribulations, finiraient par trouver le bonheur ou, du moins, la sérénité, or il n’en est rien. Certes, à la fin du roman, chacun comprend son erreur, les aveugles voient, l’orgueilleuse s’amende, la pharisienne sait maintenant « que ce n’est pas de mériter qui importe mais d’aimer »(14), toutefois, abstraction faite de ces lignes destinées à se concilier les bonnes grâces des lecteurs catholiques et des critiques de La Croix, on ne saurait dire que tout est bien qui finit bien. À peine réunis, Jean de Mirbel et Michèle, la sœur de Louis, n’ont qu’une hâte, c’est de s’entredéchirer. Louis, le narrateur, finit seul, tout juste distrait de sa solitude par le crépitement des pommes de pin qui éclatent dans l’âtre. Mauriac a en commun avec la pharisienne, « une sorte de don pour déceler la malice occulte » des êtres, mais aussi leurs fêlures. Et surtout, il connaît leur secrète vocation pour le malheur.

 


1 François Mauriac, La pharisienne, Paris, Editions Bernard Grasset, 1941. Nous citons d’après l’édition Le Livre de poche, 1972.

2 P. 254

3 P. 204.

4 P. 25.

5 P. 272.

6 P. 237.

7 François Dufay, « Mauriac homo, le brûlant secret », L’Express, 26/02/2009.

8 La pharisienne, p. 179.

9 P. 191

10 P.193.

11 P. 240.

12 P. 247

13 P. 286-287.

14 P. 315.

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