Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Forum] [Contact e-mail]
Navigation
Chanson d’Ochoa - 2 (Cancionero español)
Fabrice de Vermort...

[E-mail]
 Article publié le 13 juillet 2006.

oOo

Fabrice de Vermort était fier de son Mannlicher-Schönauer .256.
L’arme figurait aussi sur la photo, dans les mains de Madame
Qui souriait, petite culotte de serge rose et chemise de soie bleue,

Un corps agréable. On voyait la mer au-delà du malecón, autre
Bleu que les roses du ciel appelaient des oiseaux sans les nommer,
Une habitude du regard revenu sur les lieux pour juger de l’été.

Ne revenez pas, ma douce Gisèle qui ne connaissez pas l’amour
Véritable. L’été est le meilleur moyen d’en finir avec cette pseudo
Existence dont vous auriez été l’hommage si votre désir de l’Hom

Me l’avait emporté sur la croissance des enfants. On photographiait
Ces coulures de l’existence. Vous apparaissiez quelquefois plus
Heureuse que nécessaire et on vous prenait pour une femme sans

Véritable cervelle. Pas de vie, pas de cervelle, pas de désir vrai,
Rien que cette beauté qui n’en était pas une ou alors seulement
Pour le photographe qui aimait le nu des contre-jours. Soleil

Des crépuscules, presque horizontal et tenant à un fil, ce fil
Qui vous retient encore, chère Gisèle, et vous rend mélan
Colique comme une fleur en pot. Sur la peau, à peine cette

Chemise toujours entrouverte et cette culotte légère, pieds
Nus dans des sandales de corde. On vous voyait descendre
Dans votre petite voiture sportive et rouge comme le blanc

De vos yeux. Choisissez, Señora, choisissez les poissons
Et la chair des animaux que votre cuisine accommode à
L’idée que vous vous faites de notre ascendance verte.

Croisez dans nos filets la nécessité du travail et dans
Le regard de nos femmes, rencontrez le bleu du vert
Et du rouge qui composent nos crépuscules si voyants

Derrière les photos. Vous avez l’air fragile et vous êtes
Tenace comme un coquillage. Et comme le coquillage,
Vous êtes coquille, vous contenez l’essentiel, possible

Ment. Vous aimez ce qui apparaît à vos yeux comme
De riches occupations des heures. Vous appréciez ces dos
De ravaudeurs et savez nouer l’hameçon vous aussi.

Vous empruntez aux gestes pour être reconnue, c’est bien.
Je dirais même que cela flatte notre sens des responsabilités.
Nous vous aimons parce que vous êtes agréable et fière

De notre amitié. Voici nos conditions de l’amour, vous
Le savez depuis longtemps. Il ne s’en soucie pas. Vous
N’expliquez plus rien, vous n’attendez plus, rien n’arrive

Avec lui et presque tout sans lui. Une espèce de bonheur
Habite vos yeux en même temps que la tristesse et vous
Êtes belle, attachante, exotique aussi, leçon de légèreté

Tragique. Deux enfants vous vieillissent joyeusement.
Sans eux, vous êtes nue. Comment ne pas les anéantir ?
Vous passez comme une promesse et vous tenez à leur

Prophétie. Il y a ainsi des bonheurs qu’on n’habite pas.
On sent d’ailleurs à quel point ce lieu est précaire et
Peut-être faux. Pas une de nos femmes ne vous ressemble

De près ni de loin. Beaux corps quelquefois, sereins ou
Charpentés pour l’exécution amoureuse. Des corps utiles
À défaut d’être faciles. Elles ne vieillissent pas vraiment,

Elles changent. Et vous êtes transparente comme un musée,
Demeure des traces que rien n’altère, pas même la lumière
Des fenêtres encore acceptées à cette hauteur de la durée.

Si j’étais libre, je vous aimerais et j’irais même jusqu’à
Vous donner cette part de liberté qui n’appartient qu’à
L’Homme. Vous le savez un peu, peut-être même trop.

Mais je ne suis pas libre. Il y a trop de mort en moi
Et pas assez de femme. De plus, je hais les hommes
Qui vous aiment, ce qui me rend dangereux, coupable

De hasards dont les cristaux ne se laissent pas rayer
Par la surface du verre, et par conséquent anecdotique.
Une pareille aventure du temps détruirait le peu

Qui me reste à penser avant d’oublier vos tragédies
Et vos attentes. Non, je vous aime en chemise, nue
À l’intérieur des choses, captive de ces objets

Que je recrée au gré de l’inconstance des vagues.
Je ne cours pas dans cette eau, j’imite l’algue cou
Chée à la surface, je touche des fonds immobiles

Comme vos draps sens dessus dessous. Ne croyez pas
Que j’y prends plaisir. Je connais mille femmes et
Je les prends sans vous. Je paye et je travaille pour payer,

Belle dame venue de France où la langue est une langue
Arrachée à l’Histoire. Je connais mille pays et la mer
M’en promet mille autres. Que me promettent vos yeux ?

Mort, je suis taureau, et taureau, je suis la femme
Que l’Homme devient par miroitement des côtés.
Figure de l’achèvement, hypothèse du recommencement.

Où irais-je si je n’étais pas toi ? Si je ne vous aimais pas,
S’il était possible que vous fussiez mienne-et tienne ?
D’autres voyages reviendront, à moins qu’un taureau

Échappé de l’asile où on le tue avec des rites d’hommes
Au spectacle de l’Homme, à moins que le taureau en
Finisse avec ce que je redoute de devenir sans vous.

On a dit que je me suis donné à lui. Rien n’est plus
Faux. Je ne me donnais pas. J’interrogeais son attente.
Quelle douceur cette pénétration de la corne dans les

Entrailles d’homme ! Puis le ciel tournoyant avec la mort
En oiseau circulaire. Je montais, chérie, je ne voyageais
Plus en terre étrangère. Le ciel est vert à cette altitude

Et dans ces conditions de tournoiement. Le corps giclait
Ses organes inutiles. Je n’étais plus à la surface, ni dedans,
Mais à distance, comme j’eusse aimé être loin de toi.

Un mort ne parle pas de la mort, je sais. Il meurt pen
Dant un jour sur la glace comme un poisson de poisson
Nier. Puis l’obscurité ferme ses yeux vides, il disparaît.

Nous sommes l’ordure de la mort. J’aurais voulu être
La mort d’une certaine beauté du geste. Avec toi, c’eût
Été facile. Sans toi. il me fallait un peu de cette poésie

Qui fait les statues à la place de l’homme. Mais je n’ai
Rien à ajouter, rien à redire. Le taureau m’emporta
Dans sa mort d’abattoir, mettant fin au rite de l’après

Midi et condamnant quatre autres taureaux à l’équarrissage,
Vu la tragédie. Un seul est mort dignement aujourd’hui,
Et ce n’est pas celui qui me donne la mort. Je choisis

Un moment sans connaissance de l’irréversible ni
Du sens donné à l’acte. Je ne choisis pas le lendemain
Ni le conte qui le commence : il était une fois.

Tu ne diras rien. Tu reviendras parmi les femmes.
On n’en parlera pas. Le Mannlicher sera devant.
Sur la photo, rien ne sera dit du poisson géant comme

Une donnée de l’imagination. Tu seras nue dans la couleur
Et belle en mon absence. Dans la rue, plus de sang,
Plus d’os, plus de pensées figurées par les morceaux,

Pas même une plaque commémorative. Un bouquet
De fleurs, le temps de concevoir d’autres voyages.
Je ne suis pas le poète d’une rue qui en a vu d’autres.

Alors le taureau s’immobilisa, traversé. Le coeur
Ne battait plus, mais le cerveau voyait encore la mort,
Clairement, comme si un homme pouvait imaginer

La mort sans le taureau, exactement comme si rien
D’autre n’arrivait et qu’on guettait ce moment promis
Par l’expérience des planches. Le Mannlicher broyait

L’air en le vrillant comme la vigne des toits. Éparpille
Ment des insectes. L’air se purifie des localisations son
Ores. Le taureau reçoit la mort comme une habitante

Qui revient d’un long voyage à peine perçu dans les blés
Voisinant l’herbe des prés. Quelle jeunesse, la mort !
Et quel temps passé à le savoir ! La femme était à la

Fenêtre. Le taureau la regardait. Comment ne pas en penser
Quelque chose ? Dans un moment pareil ! Ce regard qu’elle
Lui rend alors que l’Homme n’existe plus. Une corne

Vola en éclat. Quelle maladresse ! Avec un Mannlicher !
Et tranquillement posté à l’étage. Mais le taureau était
Immortel. Il traversa la place et creva la porte de l’hôtel.

Il montait ! On mit un pied dehors. Un bruit d’enfer
Secoua l’escalier. Il montait vers l’Homme, le taureau !
Et l’Homme attendait la fin de l’hallucination. Mescal

Abusait quelquefois. Gisèle sortit sur le balcon, déshabillée
Par le soleil. La maison appartenait à un taureau furieux
De combattre l’Homme et non pas la Mort des animaux.

Le couloir était étroit. La corne renversait les miroirs.
Puis le taureau mourut, au milieu du couloir, sans l’Homme
Qui attendait, prêt à tuer encore si c’était encore possible.

Il sortit sur le balcon et annonça la mort du taureau. En
Effet, on ne l’entendait plus. La femme prit une photo
De l’Homme et de la foule en contrebas. - Si c’est la fin,

Dit un homme de mon âge, qu’on m’explique pourquoi
Je veux compendre. Et il disparut comme il était venu,
Inopinément. On ne confie pas ses émotions à l’étranger,

Mais l’appareil photographique de Gisèle est un sein.
Homme ou femme, on aime bien les seins, en souvenir
Sans doute, et puis parce que c’est doux, surtout après

Une pareille histoire. - Ne bougez pas ! Ne bouge pas
Toi surtout. Et souris ! Tu ne seras jamais l’Homme
Et il sera toujours le loup. Le taureau, si tu veux, restons

 

Un commentaire, une critique...?
modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides. Servez-vous de la barre d'outils ci-dessous pour la mise en forme.

Ajouter un document

 

Site officiel [>>

 

Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
2004/2020 Revue d'art et de littérature, musique

publiée par Patrick Cintas - 12, rue du docteur Sérié - 09270 Mazères - France

Copyrights: - Le site: © Patrick CINTAS (webmaster). - Textes, images, musiques: © Les auteurs

 

- Dépôt légal: ISSN 2274-0457 -