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Chanson d’Ochoa - 2 (Cancionero español)
Doña Pilar Gálvez Bonachera...

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 Article publié le 13 juillet 2006.

oOo

Doña Pilar Gálvez Bonachera avait vu le comte Fabrice
De Vermort creuser la terre du chemin en pleine nuit.
Personne ne demande ce qu’elle faisait à cet endroit

Elle-même en pleine nuit. Nous ne le saurons pas
Parce que personne ne le demande. Elle traversait
Une nuit rose et noire et la lune éclairait le chemin.

Nous ne sommes pas loin de la maison d’Ochoa.
Fabrice creuse avec une pelle, ânonnant car ce n’est pas
Un homme de peine. Elle le voit creuser, c’est tout.

La lune n’est pas complice à ce point, doña Pilar.
Elle voit la terre s’accumuler mais ne voit pas le trou.
Puis Fabrice rebouche le trou et tasse la terre.

Il s’en va, sans lumière et en silence. La maison
D’Ochoa trahit une lumière jaune mais impossible
De savoir si c’est la lumière ou l’attente, impossible.

Doña Pilar attend une heure, assise sur la murette
D’une aire de battage. Elle attend sans savoir ce que
La lune lui réserve. Cette lumière est celle des fous,

Doña Pilar le sait depuis longtemps, depuis l’enfant
Qu’elle a été pour ressembler aux autres, l’enfant
Dont on disait qu’elle était plus fragile que les autres.

Il n’y a plus cette fragilité dans le regard de doña Pilar.
Elle est dure au regard comme à la caresse, éprouvante.
Attendre est une habitude de l’impatience. Il y a toujours

Une nuit pour attendre et un lendemain pour les narrations
Du bien acquis. Si vous la voyez en route vers l’extérieur,
Vous ne croisez rien qui lui ressemble. Il faut du vent

Et la rare pluie d’été pour réveiller ce visage ingrat
Et pourtant beau de ses ravissements vésaniques.
Il faut une secousse électrique de feu-follet pour

Réveiller cette âme égarée au pays des hypothèses
Et de la foi qui s’ensuit sans la moindre querelle.
Le vent est utile à la passion quand il s’essouffle.

Une heure passe avec les oiseaux cachés. Une heure
De pensées et de petites sensations qui établissent
Les conditions du recommencement, car ce n’est

Pas la première fois que doña Pilar recommence
Ce qui n’a pas clairement eu un commencement,
Ce qui se retrouve sans possibilité d’égarement,

À une distance considérable des bonnes intentions.
L’immobilité des choses augmente la nuit d’un cran.
Elle ouvre le trou et ne trouve rien. Ses mains

N’ont pas exhumé le corps du délit. Elle les insulte,
Ces mains qui n’ont servi à rien une fois de plus.
Elle crache dedans et recommence jusqu’aux racines

Qui écorchent ses mains. Il faut la roche, à trente
Centimètres de profondeur, pour arrêter cette folie
Qui consiste à creuser à l’endroit même du soupçon.

Elle demande à la nuit un peu de sa lumière, en vain.
La lune se couche dans un eucalyptus, corne de vache.
Voir est un combat contre l’obscurité si les conditions

Du mal sont réunies : l’attente dont on a déjà parlé,
L’angoisse lourde des paupières, la paresse des mains
Et l’écartement des jambes qui croissent dans la terre.

Examinant de plus près la roche mise à nue, elle voit
L’or d’un anneau, virgule d’éclat dans la motte noire.
Mais ce n’est que son anneau, celui qui porte un rubis

En souvenir de la tache de sang nécessaire au veuvage,
Taureau d’or et d’ombre couché dans le lit commun.
L’anneau glisse et apparaît, à la lessive comme à la

Terre. Désespérée, doña Pilar recommence et bouche
Le trou. La nuit ne laisse plus rien voir. Il faut avancer
À tâtons dans la broussaille et la roche émergente.

Le combat s’achève par ce glissement du sens
À donner aux actes les plus incohérents que la vie
Réserve à la fragilité, pour ne pas dire à l’immaturité.

Chez Ochoa, Christ ou pas Christ, Adonis ou Sylphe,
La lampe, si c’est une lampe, n’éclaire que le seuil,
Et encore, on ne voit pas le chien ni les espadrilles.

Quant à deviner ce qui se passe chez les Vermort,
Ne soyons pas chien à ce point. Chienne, elle l’est
Pourtant quand elle revient et qu’elle se cache

Avec les oiseaux, ne rencontrant pas les oiseaux,
Et Mescal lui injecte de la morphine vraie, garantissant
La provenance et les effets. - Je n’ai jamais fait l’amour,

Dit-elle dans un ravissement digne de l’adolescente
Qu’elle a été, et ça me manque, Mescal ! Raconte-moi
Ton accident, celui qui a mis fin à ton existence d’amant

Pour te recommencer dans celle du plus grand fourgueur
Que cette maudite terre ait jamais porté dans son sein
De garce ! Et Mescal injecte les cristaux liquides

D’un monde qui n’existe pas mais dont la réalité
Est certaine et non point soumise aux hypothèses
De l’idéologie. - Va-t’en ! Va-t’en ! Je ne sais plus

Ce qu’il faut te demander. Et la nuit devient facile,
Facile à occuper et si facilement comprise entre
L’idée et l’acte. Chez elle, elle se lave les mains

Et brosse son anneau d’or au rubis tache de sang.
La rue est éclairée. On n’y passe pas encore.
Veux-tu que je t’attende ? O question nécessaire

À la tranquillité ! Mais personne pour la poser.
Ce jardin l’exaspère et ses fruits que personne
Ne mange à part ces insectes qu’elle rêve de clouer

Vivant. Jamais nue, ou seulement une fraction
De seconde incalculable entre l’enveloppe
Et la chemise, le miroir manque de temps pour

Lui renvoyer le reflet exact de sa pétrification.
Elle ne s’amuse pas avec les rideaux quand ils
Sont emportés par le vent et qu’ils reviennent

Parce qu’ils appartiennent à ce décor inchangé
Depuis tant de lunes que l’esprit en a perdu
Le compte à rebours. Le lit contient d’autres

Chaleurs. Le sommeil glisse sur ces sens à prendre.
Puis les jambes reviennent à la douleur, comme
Les rideaux à l’ubiquité de l’intérieur quelquefois

Renversé par l’inconscience, ce qui arrive quand
Mescal tarde à venir, quand Mescal n’existe plus
Que pour les autres, ce qui le ravit toujours, Mescal !

Si elle avait emporté la terre recreusée cette nuit,
Elle aurait fini par en découvrir le secret, un hymen
Encore chaud dans sa déchirure. Ce n’est pas facile

D’imaginer ce qui doit arriver quand les dés sont jetés
Depuis si longtemps qu’on a perdu le fil de la conversation.
Quelle eau de voilette se laissera enfermer dans les flacons ?

Pas ici ! Pas ici ! Et la tête du taureau coupée et natura
Lisée semble accepter son destin de tête coupée ayant
Appartenu au combat définitif de l’homme à peine épousé

Contre la nécessité de survivre à la féminisation de l’acte
D’attendre. C’est compliqué, je sais, dit Mescal, mais c’est
Pourtant la vérité. L’attente dévirilise son homme au point

Que le combat est perdu d’avance. Le taureau figure
L’instant du coup mortel porté à l’homme qui n’attend
Plus. Dans l’ombre, la femme demande la tête coupée

Et les cendres et elle obtient ce qu’elle veut, le jour
Même de la tragédie. Rien ne s’est passé autrement
Cette après-midi. Les funérailles furent grandioses

Aux dires des gens. - J’en entends encore parler,
Dit Mescal. - C’est vrai, reconnaît doña Pilar, j’ai été
À deux doigts d’en savoir plus, mais le rituel comprenait

L’encerclement de la mort et je n’ai pas vu l’existence
Filer entre les doigts de l’officiant. Comment retrouver
Un sommeil qui n’a jamais été donné ni même rencontré

Au hasard de l’amour, en chemin. De chemins, je ne connais
Que l’abondance de détails et la netteté des descriptions
Pourtant sommaires. Nos conversations sont le prétexte

Et non pas le genre. Nous nous dispersons comme le feu,
Éclair ou couvaison, durée à la place du temps, mémoire
Pour servir de personnage monolithique. Si j’avais creusé

Cette terre au lieu de la fouiller, j’aurais trouvé l’hymen
Et le rubis en perle. Mais j’ai cherché, cherché jusqu’à
L’angoisse et rien ne pouvait remplacer la morphine.

Cette nuit-là, doña Pilar vit le comte Fabrice de Vermort
Creuser la terre du chemin pour y enfouir l’hymen
Et la perle de sang. J’écrirais cela si je savais de quoi

Il est question quand cette femme traverse la nuit
De son rêve, au lieu de mentir à la justice et déclarer
Qu’Ochoa, Christ ou pas Christ, est le seul coupable

De ce creusement insensé en pleine nuit inexplicable
Autrement que par la sainte folie qui m’envahit alors
Qu’en temps ordinaire je suis la servante de Dieu

Et l’aimable compagne des hommes. - Prenez le temps,
Dit don Félix Gálvez Bonachera, nous avons tous le temps
(Ou tout le temps, je n’ai pas bien entendu la voix facile

De don Felix Gálvez Bonachera qui écoutait en grimaçant
Les bruits de la machine à écrire que le garde Ramirez
Activait comme le feu.) - Où en sommes-nous, Raïssa ?

 

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