Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Forum] [Contact e-mail]
Navigation
Chanson d’Ochoa - 2 (Cancionero español)
Aliz et Néron étaient deux poupons...

[E-mail]
 Article publié le 13 juillet 2006.

oOo

Aliz et Néron étaient deux poupons de chair rose et joyeuse.
On les voyait jouer aux osselets véritables que le berger
Leur donnait s’ils le lui demandaient. - Voici les petits

Baigneurs, roucoulait Gisèle si votre regard s’interrogeait
Sur la présence de ces deux angelots de porcelaine crue
Au milieu du corral de sable rouge. Le berger s’annonçait

Par sa houlette fourrageant les buissons à la recherche
Des asperges sauvages dont l’omelette envahissait
Bientôt vos narines sensibles à la nourriture des hommes.

Un ancien bassin d’irrigation avait été transformé
En piscine et les enfants y pataugeaient dans dix
Centimètres d’une eau limpide car la comtesse

Craignait la noyade et les maladies infectieuses.
Le berger Ochoa pouvait voir à quel point l’homme
S’ennuyait à la fois de sa femme et de ses enfants.

Il buvait de l’anisette sous l’auvent de bruyère,
Agacé par les insectes et peut-être tranquillisé
Par les montagnes dont il parlait souvent avec

Science et poésie. Ochoa descendait pour boire
Lui aussi. Il buvait debout, refusant toujours de
S’asseoir, invitation que le comte n’épuisait pas

Malgré la colère d’Ochoa qui montait comme
Les tournoiements noirs et rouges de la tempête
Qu’il était toujours le premier à annoncer.

La femme surveillait les enfants du coin de l’oeil,
Dérangée par une autre femme dont elle fustigeait
Gaiement les bavardages ou par un homme fatigué

Des silences du comte qui pouvait durer jusqu’à
La fin de la nuit. Ochoa vivait seul et presque nu
Dans sa maison de planche et de caillou, belle

Demeure des Seuls, des Oubliés, des Inconsolables
Et des Tristes, peuple de son existence sans amour
Autre que celui qu’on lui donnait pour compenser

La misère de ses revenus. Les putains vivaient chez
Elles, il n’y avait plus de bordel depuis que la morale
Avait balayé la dictature. On le voyait aller et revenir,

Et son peuple le suivait, farouche et désordonné,
Enclin au vagissement plus qu’à la vocifération.
Dans la bruyère de ses toitures, on trouvait le repos

Des bêtes un peu précaire. On n’y montait pas
Avec lui, même si l’invitation était une menace,
Car l’homme qu’il était ne pouvait pas oublier

La femme qu’il n’avait pas connu et qui lui manquait.
Gisèle s’embrouillait dans le flux des notations.
Elle posait une croix sur les mots communs aux phrases

Et les appelait des répétitions si le comte réclamait
Sa pitance. Les enfants revenaient avec les brisures
De leur chair cassée aux angles sommaires de la piscine.

Elle ne les chassait pas en présence du père et ils
Le savaient, en profitaient, en riaient avec elle jusqu’à
En devenir hermétiques et savants. - Ne jouez pas

Avec la patience de votre mère, conseillait le comte
Passablement taxé d’anisette et d’olives piquantes.
Ochoa entendait le mot patience et il songeait aussitôt

À l’impatience des bêtes qu’il connaissait de toujours,
Une impatience de femme qui n’a pas de temps à perdre
Avec les instances d’un désir à la fois clair et à la teneur

Si variable qu’il pouvait paraître obscurément installé
Dans ce corps solide qui sentait la poussière des chemins
Et la crasse de l’attente et des éjaculations nocturnes.

Aliz est une petite fille qui ne fait plus pipi au lit. Néron
Inonde sa couche depuis toujours. Il y a une odeur
De bergerie dans leur chambre commune éclairée

Par le plafond ouvert. Ochoa avait déplacé cette dalle.
Il la déplaçait au premier jour de l’été, pas avant,
Au prix d’un effort inimaginable et surtout

Inexplicable. Gisèle voyait l’homme sur le toit, ripant
Sur le gravier et jurant en grattant la terre grise et dure.
L’interstice le tranquillisait. On voyait la lumière

Se répandre sur le lit commun aux deux enfants dont
L’un pissait et l’autre n’en parlait pas parce qu’elle
Ne désirait pas cet affrontement inutile. Ochoa ripait

Encore et la dalle était remplacée par un carré de lumière.
Le gravier et la poussière étaient balayés par une femme
À l’échine de vache, elle qui n’avait jamais vu de vache

De sa vie. Les enfants connaissaient les vaches de leur pays
D’arbres et de pluie. Le femme retournait d’où elle venait
Et Ochoa buvait une anisette fraîche, debout comme

Un arbre, repoussant l’invitation à s’asseoir, refusant
De parler des sujets importants comme la politique
Et la place de la religion dans l’existence. Il amenait

Les olives que les enfants ne mangeaient pas parce
Qu’elles piquaient. Les olives étaient amères ou piquaient,
Il n’y avait pas le choix dans la maison d’Ochoa où

Personne n’entrait que son peuple de crasse et de douleurs
Acquise au long d’une existence de travaux des jours
Et de nuits sommaires comme le Droit à cette même

Existence. - Ce n’est pas la misère, disait le comte.
Il est propriétaire de la maison de son père, n’a perdu
Qu’une parcelle de cet héritage, retrouvera son chemin

Une fois passée l’amertume inspirée par la jeunesse.
Gisèle voyait mal cet homme vieillir sans sa colère.
Elle lui soumettait l’agitation constante des enfants

Qu’il ne jugeait pas comme elle aurait voulu qu’il
En parlât. Il revenait avec une bête blessée sur le dos
Et les enfants plaignaient la bête sans se soucier

Des souffrances de l’homme. La curiosité l’emportait
Sur la pertinence. Et le regard noir d’Ochoa le loup
Renvoyait la colère au diable. La comtesse frémissait

Et ordonnait aux enfants de ne pas poser des questions
Sans réféchir au moins un peu aux réponses. Ochoa
Connaissait toutes les réponses. Il aurait pu commencer

Par là, mais la terre est dure aux bêtes et par conséquent
Aux hommes qui la possèdent et la travaillent comme
Des bêtes sous un soleil annonciateur de l’enfer.

Quand Ochoa sortit nu de sa maison et qu’il se couvrit
De cette immonde couverture qui avait servi de tapis
Au chien sans voix, la comtesse était à la fenêtre,

Et il n’exprima aucune colère. Il ajusta ses écouteurs
Et descendit. Sa belle queue se dressait à l’oblique.
Gisèle ferma les yeux et pria. Le comte roupillait

Comme un oiseau dans son nid, le nez dans les coussins.
Quand elle rouvrit les yeux, la vision avait disparu.
Elle reprenait à peine sa respiration quand Ochoa

Réapparut sur le chemin, descendant et suivi par le narrateur
Qui se cachait derrière les arbres. Elle faillit l’appeler.
Mais les enfants dormaient comme des santons

En chocolat. Elle les caressa sans les réveiller. La nuit
N’en finissait pas. Le chien s’était tu, habitant du seuil.
Elle n’avait pas entendu les bêtes frémir elles aussi.

Puis la nuit recommença, interminable et concise,
Ajoutée comme le jour mais sans l’estimation
Exacte de sa fin provisoire. Le corps flagellé

Par l’attente, elle ne chercha pas le sommeil. Des rêves
S’amoncelaient, exutoires et vains. La petite queue
Du comte frémissait dans l’air moite, proie des mouches.

 

*

*------- *

 

Un commentaire, une critique...?
modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides. Servez-vous de la barre d'outils ci-dessous pour la mise en forme.

Ajouter un document

 

Site officiel [>>

 

Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
2004/2020 Revue d'art et de littérature, musique

publiée par Patrick Cintas - 12, rue du docteur Sérié - 09270 Mazères - France

Copyrights: - Le site: © Patrick CINTAS (webmaster). - Textes, images, musiques: © Les auteurs

 

- Dépôt légal: ISSN 2274-0457 -