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Chanson d’Ochoa - 2 (Cancionero español)
Les fenêtres sont denses...

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 Article publié le 13 juillet 2006.

oOo

Les fenêtres sont denses. Réduisez vos murs à la fenêtre
Qui a le plus de chance de contenir les faits. Mescal
Ne s’y penchait pas à cause des sangles qui le retenaient

Au bord de sa vision. Sans le carreau que la mouche heurtait,
Il eût souffert d’agoraphobie. La rue s’achevait en point
Virgule sous les orangers. L’éclairage public sciait la nuit.

Voir le Christ sur le trottoir n’est pas donné à tout le monde.
Doña Pilar le poursuivait avec une constance de mâle.
Et la femelle Cecilia la suivait en arrachant des mots

Aux passants et aux gisants des devantures. Mescal grattait
Les meneaux. Il y avait des années qu’il grattait les meneaux.
Il creusait le plâtre mou derrière le radiateur avec la même

Sensation de n’avoir jamais été un autre que celui qu’il voyait
Quand on le montrait. - J’ai vu, dit-il aux flacons d’éther,
J’ai vu bien des ochoas dans mon existence ordinaire

Et je ne les ai rencontrés que dans le récit que la poésie
Fait à ma voix. On ne comprenait rien si on était son père
Ou sa sœur ou même un lointain cousin venu s’enquérir

De l’état des biens familiaux. J’ai vu, j’ai croisé et j’ai touché
Des hommes qui se croyaient des hommes parce qu’ils parlaient
Et que les bêtes ne parlent pas aux hommes. J’ai vu des bêtes

Qui se prenaient pour des hommes et d’autres qui valaient
Ce que vaut un homme quand il n’a pas connu l’amour.
J’ai grossi la réalité quotidienne dans la lentille de mes flacons

Et j’ai cru à des substances de remplacement. Ce que je dis
N’est pas fait pour être entendu ni compris. Qu’on n’écoute
Que ce qui se passe et je dirai la vérité telle qu’elle m’apparaît

Aux fenêtres. J’ai vu et je vois encore des hommes qui parlent
De ce qui arrive à l’humanité. Je n’en parle pas, je parle
De moi-même et des autres. Ma pensée contient tout entière

Dans un de ces flacons. Suspendu à la potence d’acier chromé
Par une couronne d’acier chirurgical, je pourrais marcher
Jusqu’à vous. Vous me verriez tel que je suis et vous auriez

Peur et pitié de cet homme qui n’est plus ce que j’ai été
Et qui sera ce que je suis. Une femme me ressemble.
Quelle femme vous ressemble à ce point ? Ô mes amis

Défenestrés, je ne vous vois plus que dans l’optique des flacons.
Le cuir de mon carcan sent le plâtre de vos mains occupées
Ailleurs maintenant que je n’ai plus d’importance relativement

À ce que je possède encore. Mon squelette est dehors tel
Que vous l’avez conçu et il satisfait votre ego de constructeur
D’hommes modulaires. Ma chair n’est que l’objet du désir.

Je voyais des cris. J’entendais des espaces criards. Je me ruais
Sur le bruit que l’existence produit quand elle s’étire. L’homme
Revenait avec l’espoir et la femme le quittait par chance.

Ce matin, il entend les femmes monter. Il en manque une.
Françoise les reçoit dans son boudoir. L’exiguïté les rend
Fébriles et Françoise en profite pour les raisonner de sa voix

D’enfant. On entend les roulettes d’acier à l’étage. Mescal
Se déplace sur un nombre croissant de roulettes. Elles acceptent
Le thé et les dattes. L’azahar les étoile. Tu diras à Mescal

Que je ne l’aime pas. Je voulais juste l’aider. Tu lui diras...
- Mettons-nous d’accord, dit doña Pilar qui frissonne
Sous la Croix. Les cuisses de doña Cecilia chuitent comme

Un ruisseau. On ne demande pas des nouvelles de Raïssa.
Madame Constance sera jugée pour avoir couché avec le Christ.
Ochoa le berger sera tué par le couteau de Cayetano.

On fera fuir les remplaçants. Total : un Christ rien que pour
Nous. Nous. Doña Pilar prononce le mot avec une nuance
De désespoir relatif au partage qu’elle ne peut envisager

De restreindre sans s’attirer les foudres de l’Église. Le thé
Ne contient que du thé. Et non pas l’inverse. Un flacon
Ne contient pas un flacon. Ce qui est inversement vrai.

Essayez, et vous verrez. Vous verrez ce que j’ai vu. Des hommes
Et des femmes qui perpétuent la misère du genre au lieu
D’y mettre fin une bonne fois pour toutes. Mais Mescal

Ne parle pas à travers le plancher. On le sent immobile,
À l’écoute, frissonnant à l’idée de comprendre ce qui
Peut avoir un peu de réalité. - Je l’ai frappée jusqu’au

Sang ! grogne doña Cecilia. Je le tuerai s’il recommence.
On a honte pour elle mais on se tait. Mescal pèse ce silence
Dans le paquet de nerfs qui lui sert d’instrument pour approcher

La juste mesure. - Comment imaginer que le Christ couche
Dans le lit d’une femme-qui pourrait être sa mère ? dit
Gisèle. Mais C’EST sa mère ! minaude la Flores. Mescal

Connaît d’autres femmes. Françoise les connaît toutes.
Que vit-elle cette nuit-là ? Elle ne parle jamais d’elle.
Elle entre, vérifie, mesure, règle, mais jamais il ne la voit

Parler. Attention à l’interstice ! Mon œil s’insère entre
Les bords de la vision. La calvitie menace doña Pilar
Qui finira par ressembler à l’homme qu’elle n’a pas

Trouvé. Personne ne ressemble plus à celui qu’elle a
Perdu. Il y a aussi les épaules de doña Cecilia qui peut
Retrouver ce qu’on croyait avoir perdu. Il voyait deux seins

Dans le miroir. À cette distance, la caresse s’en prend
À l’idée. Le carreau ne peut pas être franchi facilement
En cas de plaisir. Ni la brèche qu’il épargne

Pour ne pas voir les pieds nus de Gisèle de Vermort.
Elles crucifieront une femme à la place de l’homme.
Qui, de Raïssa ou de Constance ? Qui, de la vierge

Ou de la climatère ? - Vous ne toucherez pas un cheveu
De ma fille ! s’écrie doña Cecilia, deltoïdes crispés.
Pauvre Constance ! Imagine-t-elle qu’elle paiera le prix

De l’inconstance ? Mescal actionne le moufle,
Se situant au-dessus du lit aux draps ouverts.
Un claquement annonce la descente. Nœud des jambes.

Les fils d’acier se détendent. Tu iras chercher de l’eau
Au puits puis la nuit tombera encore sur ton lit. Seau.
La poésie raconte ce qui s’est passé. Elle envisage

Sereinement ce qui va arriver si on ne fait rien
Pour que ça n’arrive pas. Voilà ma joie, dit Mescal
Au mur percé d’une fenêtre. Si je ne suis rien,

Que tout arrive et que rien ne soit oublié. - Encore
Un peu de thé ? Prenez tout le thé que vous voulez.
J’ai du thé à ne savoir qu’en faire. Mescal et sa poésie !

Elle éparpillait les pincées d’azahar au hasard de leurs mains.
Et elles les tendaient en riant. Mescal contracte sa vessie.
Les flacons sont reliés par des tuyaux translucides.

Mon regard suit ces chemins maintes fois croisés
Sans jamais les reconnaître. Les liquides giclaient
Les uns dans les autres. Si vous revenez, n’oubliez pas

Le guide. Il n’y a rien sous le récit. La poésie donne
Ce qu’elle sait. Ne lui arrachons pas ce qu’elle ne possède
Pas. Ce serait de la tragédie et nous manquons cruellement

De tragédiennes. Elles semblaient fuir dans l’escalier. Françoise
Ne les poussait pas. Elle prévenait de sa voix douce,
Qui une marche, qui l’écharde ou la toile d’araignée.

Dans le vestibule, elles prononcèrent d’autres jugements,
Comme si la marche brisée, comme si l’écharde plantée,
Comme si l’araignée n’avait jamais existé que dans mon rêve.

Nous ne devrions pas hésiter devant le mot qui arrive
Le premier. À la fenêtre ou dans les interstices. Chaque
Premier mot contient l’histoire de tous les autres.

Tu ne tomberas plus de la fenêtre ! On ne tombe qu’une fois.
Survivre est un enfer parce qu’il n’est plus possible de tomber.
Si vous avez à choisir entre la mort et l’immobilité,

Que conseilleriez-vous à celui ou à celle qui n’est pas concernée ?
La poésie se tait à l’heure des choix. D’ailleurs on ne choisit
Pas entre le néant et l’impossible. Les dés sont déjà jetés

Et nous n’y sommes pour rien. Françoise ferme la porte
D’entrée. La vie continue. Je ne sais pas qui je suis et
Je prétends le contraire parce que j’ai du sang à la place

De la pensée. Demandez aux bêtes. Interrogez vos animaux
Domestiques. Il n’y a rien que je ne sache déjà et rien
Pour expliquer ce savoir impromptu jusqu’à la lie.

 

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