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Série et série
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 Article publié le 15 mai 2016.

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On tient donc pour acquise l’absence de lien génétique entre « série » [1708, suite, succession] et « serie » = sereine, « serie » = soir,= ou encore « seri » = bien fourni. Voire.

L’adjectif « seri » était bien établi. Les poètes en usaient avec art, le mot décrivant une ambiance, une atmosphère mais aussi une temporalité étroitement liée à l’espace, calme de la chambre ou douceur bucolique de la prairie.

Le nom « serie » était quant à lui en usage dans le monde ecclésiastique. Mais quand on se penche sur cet usage réel, on décèle rapidement une autre source de confusion. Car le calendrier ecclésiastique, très réglé comme on le sait, ne distingue pas tant les « séries » que les « féries ».

La férie est un jour religieux. De mardi à samedi, on va de la deuxième à la sixième férie. Le dimanche et le lundi ne sont pas des féries pour des raisons techniques (la religion est aussi une technique).

Quand on interroge avec les technologies d’aujourd’hui l’usage ecclésiastique de « série » au XVIe siècle (ce qui peut arriver à n’importe qui, soit dit en passant), on est confondu par cette approximation de la reconnaissance de caractère automatisée qui fait identifier « office de la série » par les moteurs de recherche là où il faudrait lire « office de la férie ». Cette confusion est-elle propre à notre temps, à nos technologies contemporaines, ou a-t-elle pu exister en son temps du fait de la proximité scripturale de l’s et de l’f dans l’alphabet d’antan ?

La question se pose crucialement quand on lit cette phrase extraite des Conférences ecclésiastiques du diocèse de Luçon :« les jours des azymes commençoient dés le soir de la cinquième série, qui fut le temps auquel nôtre Seigneur célébra la Pâque ». S’agit-il bien d’une série, comme le fac-similé du texte tend à le confirmer, ou d’une férie, comme nous inciterait à le croire la tradition ecclésiastique ?

Voilà qui ne ressemble à rien, en termes de connaissance ! On pourrait croire à un stupide jeu de mots sans ressort, ah ! ah ! qui associerait « série » et « férie » en un amalgame sans issue, si ce n’est que nous pouvons désormais garantir la coexistence de ces deux paronymes avec des sémantismes distincts mais voisins, quand on nous explique par exemple que « l’Église ouvre aujourd’hui la série septénaire qui précède la Vigile de Noël, et qui sont célèbres dans la Liturgie sous le nom de « Féries majeures » (Prosper Louis Paschal Guéranger, L’avent liturgique). On voit le risque d’assimilation de chacune de ces « féries » à une « série », voire une série de séries car on pourrait, sans peine, glisser de la « troisième férie » à la « troisième série ».

Or, nous devons désormais nous montrer extrêmement prudents quant aux liens qui unissent les différents traits de sens de ces « séries ». En effet, l’association série / férie est une sorte de collusion sémantique entre deux ordres qui restent parfaitement distincts : le caractère successif de la série moderne, nettement marqué dans notre dernier exemple d’un côté, la désignation d’une « soirée », voire d’une « assemblée du soir », de l’autre. C’est précisément là que nous devons maintenir notre circonspection.

Il serait tentant de donner une valeur mécaniquement religieuse à cette notion d’assemblée. Pourtant les cas où la série est définie comme assemblée du soir ne sont pas nécessairement religieux. C’est, au contraire, une « assemblée du soir où les femmes et les filles s’occupent à filer » pour Jean Baptiste Bonaventure de Roquefort dans son Glossaire de la langue romane de 1808. Image conforme à la piété, certes, mais d’essence profane. « Série », ici, rime sémantiquement avec l’adjectif « série = sereine, tranquille, calme ».

Le mot « série » tel qu’il existe au XVIe siècle est donc une sorte de creuset lexical où se déposent toute une série de valeurs qui vont de la sérénité aux vêpres et qui ne disparaissent pas tout à fait au moment où éclot le signifiant « série » [suite, succession, entrelacs], en particulier parce que l’usage de « série » est resté vivace dans le vocabulaire religieux. On peut supposer que la valeur moderne du mot, merveilleusement adaptée à la description rituelle ou non de la semaine (la « série septénaire ») s’est combinée, notamment sous la plume d’illustres ecclésiastes, avec des traits tombés par ailleurs en désuétude, « soirée » ou « assemblée du soir ».

Si cet amalgame sémantique est avéré, il faudrait reconsidérer la généalogie même du mot contemporain « série » dont toute la lexicographie désigne unanimement la parenté directe et dénuée d’ambiguïté dans le latin « series ». Or, nous l’avons vu par ailleurs, il y a déjà bien des ambiguïté dans cette filiation. Désormais, nous devons envisager la possibilité qu’une part des emplois du mot « série », sans doute très localisée mais bien active, ait une double descendance, s’inscrivant aussi bien dans la continuité de l’emploi du terme tombé en désuétude « série = soirée » que dans le sens moderne de « suite, succession ».

Cette distinction, si nous parvenons à l’appuyer sur un corpus suffisamment significatif, devra faire l’objet d’une entrée distincte dans le dictionnaire ou, à tout le moins, d’une section nettement séparée (comme la typographie des lexicographes sait si judicieusement le faire) car nous aurions là un cas d’étymologie assez troublant, dédoublée en quelque sorte mais presque imperceptiblement puisque personne n’imagine que dans les considérations d’aujourd’hui sur la liturgie catholique, en particulier, vit le spectre d’un mot disparu il y a environ quatre siècles sous les apparences d’un jeune vocable porté par la modernité industrielle, commerciale et administrative.

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