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Ce vieux mot oublié
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 Article publié le 1er mai 2016.

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Ce vieux mot oublié, « serie », est donc l’objet d’une confusion lexicographique vieille de plus d’un siècle et demi et sans doute bien plus.

On n’a jamais dit : « une claire série » pour une dire « une soirée claire » mais on a dit : « claire, série » pour désigner une matinée claire et sereine.

Pourtant la citation du Roman de la rose, tronquée de sa virgule, a voyagé de dictionnaire en dictionnaire. Une trace s’en trouve chez François Lacombe, en 1766, dont la définition de « serie », toute laconique, laisse à penser qu’on s’est bien appuyé sur cet exemple fautif :

SERIE, Soirée, nuit sereine et douce

Lacombe combine les deux traits sémantiques qu’on appellera serie = soirée pour l’un, serie = serein pour l’autre, en une seule définition : serie = soirée x serein.

Rappelons que dans Le Roman de la rose, cette « claire [,] série » n’était pas du tout un soir mais bien un matin. Dans Perceval, on a une nuit « bele et serie ».

— a ces paroles anuita,

molt vint la nuit bele et Serie,

lerbe fresee qui raverdie

paissent Ii destrier a lor pies —

Mais là encore, ce n’est pas la nuit qui, en son essence, est serie.

« Serie » au sens de « soirée » existe bel et bien mais relève plutôt, semble-t-il, du vocabulaire ecclésiastique. Dans le Lexique de l’ancien français, Frédéric Godefroy faisait la part des choses et dégageait même une troisième valeur pour ce terme aussi prolixe qu’oublié :

1. Seri, adj., bien fourni, bien muni

2. Seri, adj., serein || paisible || tranquille || doux || harmonieux, en parlant de la voix, d’un instrument, d’un chant || a seri, en seri, paisiblement, doucement

3 Seri, adv., tranquillement, paisiblement || sans bruit || doucement, harmonieusement

4. Seri, s.m., calme

Serie, s.f., soirée || assemblée du soir

Seriement, adv., avec calme, avec tranquillité, paisiblement || agréablement, mélodieusement

Seriet, adj., diminutif de seri, harmonieux

Seriete, s.f., calme, tranquillité, paix

Seril, s.m., soir

On ne remerciera jamais assez Godefroy pour ces utiles précisions. Nous voyons en effet un « seri » distinct de la « soirée » autant que de la « sérénité », qui semble avoir eu peu d’écho, contrairement aux deux autres valeurs. Le « seri » parent de « serein » a donné lieu à plusieurs dérivés : « seriet », « seriete ». La « serie » parente du « soir » a une variante, « seril ». Godefroy la rapporte directement non seulement à l’heure du jour mais également à « l’assemblée du soir ». Bref, la « serie » est un office.

Il reste plusieurs questions.

La première est celle de la prononciation. S’agit-il de « série » ou de « serie » ? Peut-on postuler que « serie = serein » se prononçait « seu(rie) » et que « serie = soirée » se prononçait « sé(rie) » Peut-être la phonétique historique a-t-elle les réponses à ces questions.

L’autre interrogation concerne le lien entre l’apparition du mot « série » (suite, succession, entrelacs) au début du XVIIIe siècle et la disparition de ses concurrents homophones qui est difficile à dater mais qui ne semblent pas être constatés au-delà du XVIe siècle. La série a-t-elle tué ces mots qui la précédaient pour s’emparer de leur enveloppe phonique ?

Il faut noter que l’entrée de « série » dans le Dictionnaire de l’Académie française est quasi contemporaine de la confusion sémantique qui fera passer « claire, série » pour une « claire série », entraînant dans l’oubli la distinction entre une soirée et la sérénité pour engendrer un mot improbable qui désignerait une « douce soirée » à l’exclusion de toutes les soirées agitées, animées, bruyantes, cruelles ou joyeuses. Mot qui, dès lors qu’il combine deux traits sémantiques parfaitement indépendants en une entité fortuite qui ne répond plus à aucun fait social (il ne s’agit pas, ici, des vêpres), ne pouvait que s’étouffer en une « hapaxification » du mot à travers une citation fictive, un simulacre de citation, « une claire série » [sic].

Nous devons donc examiner la criminologie sérielle du signifiant « série » dans cette genèse mal connue et peu balisée. Il faut désormais compter avec l’hypothèse d’un mot assassin aux procédés méthodiques, d’un tempérament vraisemblablement froid et manipulateur, dont l’enfance ne semble avoir été vouée qu’à éliminer ce qui pouvait lui faire de l’ombre avant de s’attaquer, dans un premier temps, à Dieu (la série est chez Diderot le mot du monisme matérialisme, même et toute sa postérité politique, de Fourier à Proudhon, s’est nourrie de cette métaphysique), puis à l’harmonie à travers la musique.

Ce n’est qu’une hypothèse. Nous devons tout d’abord nous assurer qu’il y ait bien eu crime. La série nous dira - j’en suis convaincu - qu’il s’est agi d’une succession malencontreuse d’accidents. Mais l’époque a changé. Témoin de ce changement, le « crime sériel » est inscrit dans la loi. L’approche lexicologique peut-elle rendre compte de toute la réalité du signifiant « série », dans ce contexte ?

Il est à craindre que non. Voyons à présent ce que disent les livres de cuisine.

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