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AU CLAIR DE LA LUNE
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 Article publié le 6 mars 2016.

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« Au clair de la lune », j’y songe à ce moment, c’est une chanson exceptionnelle par la richesse qu’elle recèle. Voici quelques mois, je m’étais noyé dans la vanité d’une analyse note à note de la pièce, mais aujourd’hui, je me souviens de certaines idées que j’en avais tirées, à propos de la fonction de la quarte, notamment. Mais le sens des paroles, c’était quelque chose à quoi je n’étais guère attaché. Enfant, on les apprend et par la suite, elles nous semblent aussi naturelles, aussi limpides que la mélodie qui les sous-tend. Et pourtant ! J’ai eu du mal à me les remémorer avec exactitude.

 

Au clair de la lune,

mon ami Pierrot

Prête-moi ta plume

pour écrire un mot

Ma chandelle est morte,

je n’ai plus de feu

Ouvre-moi la porte

Pour l’amour de dieu

 

« Ouvre-moi la porte / Pour l’amour de Dieu », voici les mots qui m’ont si longtemps échappé. Ce n’est qu’hier, aux environs de minuit, alors que je rentrais chez moi, que je m’en suis souvenu. On imagine mal quel effet ces mots produisent sur l’âme lorsqu’ils se révèlent, au milieu de la nuit, brusquement, soudain si naturels. J’ai ressenti à ce moment la joie paisible de celui qui se résout, qui a retrouvé Dieu. Retrouver Dieu par le biais d’une comptine, voilà qui est exceptionnel. Mais j’imagine qu’aucune comptine n’est innocente et celle-là, j’en ai la conviction. C’est une prière, bien moins austère et dogmatique qu’un pater noster, une prière, on ne peut plus profane mais c’en est une. Elle débute, ainsi qu’elle s’achève, par une adresse fervente. « Au clair de la lune », « pour l’amour de Dieu ». Cette prière s’adresse à Pierre, celui qu’on peut imaginer lunaire, celui sur lequel on bâtit des églises, celui dont on fait des formules mathématiques (Pierre = ∏ R). De même, enfin, on pourra rivaliser avec feu Jacques Lacan en parlant de ce « Pierre haut » invoqué « au clair de la lune ».

Cependant, la première chose qui m’a frappé dans ce poème admirable, qui échappe à l’arbitre de notre entendement, c’est la discrépance, d’un point de vue logique, entre les vers « Prête-moi ta plume / Pour écrire un mot » et « Ma chandelle est morte / Je n’ai plus de feu ». Ce qui suit et poursuit la justification de la prière (« Prête-moi ta plume ») n’entretient en fait aucun rapport de causalité. Voici deux phénomènes qui empêchent le « narrateur » d’écrire : l’absence de plume d’une part, l’absence de feu de l’autre.

Et ce n’est pas un jeu de mots. C’est exactement à ce point, notera l’oreille médiocrement musicienne (quand bien même un étudiant se mettrait à siffler « L’hymne à la joie ») que se produit la modulation à la quarte de Pierrot. La modulation, comme un aparté dans cette courte pièce, est si intimement liée à la modulation du sens, élevé du paradigme de la plume à celle du feu, qu’elle la justifierait de soi.

Le paradigme, par ailleurs, se trouve encore développé à la fin de la pièce (retour à la fondamentale, le schéma général étant de forme AABA). « Ouvre-moi la porte ». Nous avons donc une demande formulée sur trois points :

 

A – Prête-moi ta plume

B – Je n’ai plus de feu

A – Ouvre-moi la porte.

 

Nous voyons ainsi que les structures grammaticales et lexicales répondent aux structures mélodiques. Le paradigme, lui, se voit augmenté.

La plume, c’est une lettre qui doit être écrite. C’est aussi la légèreté, la faculté de s’envoler.

Le feu, c’est la foi, c’est encore la lumière. La lune éclaire le monde. La chandelle illumine l’individu (et lui permet d’écrire ; ainsi, de s’envoler).

La porte nous renverrait à l’idée de communication qui anime la plume. La plume renvoie à la nécessité d’écrire, de se confier. Et de quoi ? Possiblement de la mort de la chandelle. La chandelle est au centre de la moindre analyse que je ne veux pas faire.

Car je me remémore maintenant le préau de l’école où j’entendais, parmi les toutes premières fois, ce chant si coloré, aux images vives et chaudes, transportées par la mélodie, son éclosion immédiate. Je me souviens de ces quatre bris de songe comme ils se succédaient alors, se mêlant et se fondant en un mystère chaque fois renouvelé. Peut-être, alors, les mêmes questions me sont venues à l’esprit. Alors, sans doute, j’y répondais (avec une facilité qui me serait aujourd’hui déconcertante) dans le fondu instantané des quatre vers. Sans doute, mais je ne puis qu’imaginer et avec beaucoup trop de verbe, encore !

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