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L'ailleurs
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 Article publié le 28 février 2016.

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Dans l’ailleurs d’une vie, non loin, près du cœur, et venue d’ailleurs, ce qui fonde en profondeur, n’en déplaise aux adorateurs du sang et du sol.

Dans le vivre, la paix, et vivre en paix, en bonne entente, en bonne intelligence avec le temps qui passe toute mesure.

L’exil décline l’offre de paix, se réduit à rien qu’une errance sans but, ce qu’il faut combattre pied à pied par l’accueil.

Accueille l’exilé, offre lui paix et sécurité.

L’ailleurs qui vient vers toi ne demande qu’à vivre en paix et prospérité.

L’ailleurs qui t’habite, devenu ta demeure de cœur, scelle l’accord de deux ailleurs qui, se rencontrant, définissent un ici-bas concret.

Dans le jardin, derrière le haut mur, tu les as entendus parler dans leur langue. Tu aimais leur parler. Dans les jours qui suivirent ton écoute, une bêche à la main, tu creusais la terre.

Elle était pleine de vie, on y trouvait beaucoup de fer rouillé aussi, des éclats d’obus, des douilles, un combat avait eu lieu ici, comme ton père te l’avait raconté, lorsqu’il avait extrait du tronc de notre cerisier un reste d’obus qui avait durement blessé l’arbre. Il avait cicatrisé, continuait vaillamment à donner nombre de fruits que tu mangeais encore verts, tant ses branches ployaient bas vers le sol, une invite à grappiller qui ne pouvait pas se refuser.

Mais quelles langues ces cantonniers parlaient-ils donc ?

Arabe, sans doute, peut-être aussi espagnol ou bien portugais. A cinq ans, difficile de savoir. Tu avais sympathisé avec eux en leur apportant une bouteille d’eau fraîche qu’il t’avait demandée et que ta mère avait préparée pour eux.

Une bêche à la main, tu retournais le sol, tu te grisais de mots aussi qui ne voulaient rien dire d’autre que le plaisir de les avoir entendus parler comme ils parlaient. Ton charabia tentait d’imiter les accents entendus, les phonèmes captés. Tu commençais tout juste à parler ta langue natale, et déjà tu avais l’amour des langues étrangères.

Tu te sentais en sécurité dans cette maison que tu allais bientôt perdre, et une fois la maison perdu, dans ton HLM, tu oublias des années durant l’enchantement, car tu ne pouvais pas penser à la maison de ton enfance sans un pincement au cœur.

C’est à douze ans, au collège, que les sonsétrangers revinrent grâce à ta professeur d’allemand. Tu savais d’où tu venais. Ta mère et ta grand-mère nées toutes deux en Alsace, tu voulais leur faire plaisir, tu désirais qu’elles soient fières de toi, comme aux temps de ta prime enfance.

D’où te vint cette facilité avec les phonèmes de la langue allemande, alors qu’on ne la parlait pas chez toi ? Il te fallait rejoindre une partie de toi qui venait de si loin, tu le savais.

La Bavière de tes ancêtres, l’Alsace alémanique, et plus loin encore l’Irlande habitaient un coin de ton cœur qui ne demandait qu’à grandir, mais c’est bien la rencontre avec l’ailleurs fait hommes quand tu entendis pour la première fois de ta vie des sons étrangers qui te portaient à aimer ce qui d’emblée ne fut ni vraiment étranger ni natal, mais cette part de toi voyageuse qui te vint autant des autres que de tes ancêtres, et qui dure jusqu’à maintenant dans le fond de ton cœur.

 

Jean-Michel Guyot

21 février 2016

 

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