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 Article publié le 19 mars 2017.

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Gustin (paix à son âme) a toujours été un utopiste. Quand il ne perdait pas son temps à faire de mauvaises blagues à ses concitoyens, on le trouvait assis chez Tintin devant un café et un verre d’eau. Il ne buvait pas. Ce type prétendait avoir l’esprit toujours clair. Il ne votait pas. Pour lui (si j’ai bien compris), l’idéal se situait entre une dictature du peuple au travail et une négation totale de tout pouvoir sur l’individu. C’était comme ça qu’il nourrissait son esprit et l’opposait aux vertus capitalistes. Il ne travaillait pas. Il était pauvre, ne recevait aucune aide sociale et s’arrangeait pour vivoter des revenus de ce qu’il appelait ses droits d’auteur. Gustin écrivait et des âmes généreuses lui envoyaient un mandat de temps en temps. Comme il était logé gratuitement chez moi et qu’il y trouvait de quoi entretenir un corps à la limite de la malnutrition, il parvenait à se maintenir en vie et même à nourrir les conversations les moins futiles. C’était un critique né. Je ne sais pas dans quel monde parallèle il se ressourçait constamment. Comme je disais, je le fréquentais tous les jours. On quittait ensemble la maison tous les matins. J’enfourchais mon vélo pour aller aux ateliers où j’entretiens le matériel de jardinage de la municipalité. Lui partait à pied, empruntant le chemin qui s’éloigne avec les eaux de notre rivière. Je n’ai jamais su où il allait ainsi. Ce n’était pas faute de lui demander. Je lui ai même cherché querelle quelquefois. Je m’en voulais après coup. Gustin n’a jamais eu de chance. Je savais qu’il était injuste de ma part de lui demander des comptes.

Il avait débarqué dans ma vie pendant la guerre. Il avait perdu l’usage d’un bras dans une explosion. Il avait plein de morceaux de terroriste dans le corps. Ce bras pendait le long du corps. Il était maigre et se pliait aux articulations quand il marchait. Sinon on n’y prêtait pas attention. Gustin était assis toujours à la même place devant son café et son verre d’eau. La tasse était vide parce qu’il avalait son café brûlant d’un trait. Et une fois le verre vidé en suivant, il le remplissait de nouveau. Tintin renouvelait la carafe au moins deux fois pendant la conversation. Il demeurait derrière le comptoir et écoutait et quand il arrivait avec la carafe pleine, on aurait dit qu’il souhaitait parler parce que quelque chose, qui ne pouvait être qu’une idée, l’avait intéressé comme à l’école. Gustin avait des allures de maître. Il en était peut-être un. Ce type ne pouvait pas être un ignare dans notre genre. Mais qu’est-ce qu’il allait faire au bord de la rivière ? Personne ne pouvait répondre à cette question. Si quelqu’un le suivait, il était vite semé. Gustin disparaissait et on ne pouvait pas dire qu’il n’avait jamais existé.

Son influence inquiétait la classe moyenne dont je ne fais pas partie pour des raisons personnelles. Certains s’étaient renseignés, comptant trouver de quoi s’en débarrasser en toute bonne conscience. Vous connaissez ces gens. Ils votent à droite ou à gauche selon leurs intérêts personnels et constituent le foyer des futures excitations populaires. Cette race de domestiques finit toujours par gagner. C’est elle qui alimente le mieux nos rêves de mercenaires. Mais je n’ai jamais cédé à mes rêves de promotion sociale. Je ne me suis pas élevé au-dessus du facteur aux écritures. J’avais trop mal au dos pour rester homme d’équipe.

Gustin n’appartenait pas à ces classes naturelles. Il était peut-être d’origine bourgeoise. On n’en savait rien. On me reprochait de le nourrir. Chez moi, il avait sa pièce et il en faisait ce qu’il en voulait. Heureusement que je n’étais pas en loyer. La maison n’est pas jouasse, mais c’est la mienne. C’est aussi celle de ma petite sœur. Elle n’y vivait pas. Elle était en voyage depuis des années. Je recevais régulièrement ses cartes postales. J’ai tout de suite pris l’habitude de les ranger dans l’ordre chronologique dans des classeurs. Un vrai roman d’aventures. À les feuilleter, on avait aussi une idée précise de ses aventures sentimentales. J’aurais peut-être choisi ce genre de vie si j’avais été une fille. Mais je n’étais pas pédé. Je suis même seul. Et plus j’avance, plus l’aventure se fait rare. Je me surprends de temps à temps à ne pas bander de la journée. Et même plusieurs jours à la file, comme si je ne pensais pas au plaisir pendant tout ce temps et les nuits qui s’en mêlent. Gustin prend ses repas dans sa piaule. Il ne regarde pas la télé avec moi. Je crois qu’il écoute la radio, mais je n’en ai pas trouvé chez lui. Dire que de nos jours, on peut se connecter sans rien demander à personne. Je dis ça parce qu’il était informé de tout. Il devait profiter de mon wifi. Et peut-être se prostituer comme ma sœur pour augmenter ses revenus. Qui sait ce qu’il allait trouver dès le matin après la rivière ? Il ne rentrait qu’en fin d’après-midi, prêt à nous seringuer avec des idées qui nous turlupinaient toute la nuit. J’ai même rêvé plusieurs fois que j’étais Rimbaud traversant le désert pour le compte de commerçants aussi racistes que rapaces.

Et donc certains, hauts placés dans la hiérarchie municipale, se sont renseignés à la préfecture. Ils ont des médailles en réseaux. Ça les aide pour un tas de choses dont ils ne parlent jamais. Le système est sectaire. Ils ont fini par trouver. Et ce qu’ils ont appris les a sidérés : Gustin avait une médaille lui aussi. Et il était même leur supérieur. Il avait grimpé en grade suite à l’explosion qui avait changé sa vie. C’était un homme respectable et qu’on avait intérêt à respecter si on voulait continuer de l’être soi-même. Le système vous reprend tout si vous ne respectez pas ses principes. Il y a des choses que vous ne pouvez plus contester si vous en faites partie. Surtout que nos petits bourgeois fonctionnaires occupent le bas de l’échelle. On n’est pas nombreux à D*. On se connaît tous.

Ils ont bien cherché. C’était permis de se renseigner à fond. Ils n’ont rien négligé. Et non seulement Gustin n’était ni domestique ni mercenaire, ce qu’on savait déjà, mais il n’était pas ce qu’on croyait : un moins que rien. Il était au-dessus du domestique. Et il pouvait en avoir si c’était ce qu’il voulait. Cette nouvelle m’a plongé dans un état dépressif tel que je me suis remis à boire. Et là je vous parle d’une seule journée. On m’informe dans la matinée, à midi je vide une bouteille sans me rendre compte que je suis déjà dépressif et à quatre heures, au moment où chacun se prépare à finir sa journée de travail, je suis tellement en crise qu’on me ramène chez moi et qu’on me borde en me recommandant de reprendre du somnifère si jamais je me réveille. Je n’ai donc pas entendu Gustin rentrer ce soir-là. C’est le matin que je me suis rendu compte qu’il n’était pas sorti de sa chambre. D’habitude, il attendait toujours que je monte sur mon vélo pour se mettre en marche vers le pont et descendre sur le chemin de hallage. Ça m’a inquiété. J’étais encore sous le coup de la dépression. Et j’avais une folle envie de boire. Heureusement, comme j’avais arrêté un an avant, il n’y avait plus de bouteilles chez moi. Une angoisse noire m’empêchait de respirer paisiblement. J’avais besoin de cette tranquillité avant d’aller bosser. Je pratiquais ce rire depuis plus d’un an. Et voilà qu’à cause d’une nouvelle ni bonne ni mauvaise, je replongeais. Qu’est-ce que ça pouvait bien me faire que Gustin soit de la haute et qu’il était le plus ou le mieux médaillé de la domesticité locale ? Logiquement, rien. Mais ça me faisait.

Je suis allé frapper à sa porte. Il m’ouvrit, ce qui me décontenança, parce que je m’attendais à le trouver mort ou à ne pas le trouver du tout. Il était serein, rasé de frais, peigné et fringué comme d’habitude. Il me dit :

« Attends, Jeanjean. J’ai les pieds gonflés. J’arrive pas à rentrer dans mes godasses. Tu connais pas un truc… ?

— Des trucs, j’en connais… mais j’ai pas le temps. Tu vas me mettre en retard. Tu connais Choulette. Il attend que ça pour me supprimer les primes de fin d’année….

— Ça te prendra pas longtemps de m’expliquer…

— Faudrait qu’y ait une urgence…

— T’as raison, au fond… je vais rester ici aujourd’hui. Mais j’ai plus rien à bouffer. Je peux rentrer chez toi ? »

Voilà comment j’ai pris conscience que Gustin ne connaissait pas mon intérieur. Il habitait chez moi, je le nourrissais, mais on ne vivait pas ensemble. J’étais son bienfaiteur. Et maintenant que je savais ce qu’il était, je n’avais plus tellement envie de l’assister.

« T’es pas venu chez Tintin hier soir, me reprocha-t-il. J’ai eu pas mal d’idées. Et des bonnes.

— Faut que je t’avoue une chose, Gus…

— Je t’écoute, JJ…

— Je suis retombé…

— Ah dis donc ! »

Ça changeait tout. Il le comprit instantanément. Il tenait la porte comme s’il ne souhaitait pas que j’entre. Il sentait l’après-rasage. Il s’était fait beau ce matin. Il avait même repassé sa chemise. Mais ses godasses étaient devenues trop petites. Je voulais savoir pourquoi. J’expliquerais à Choulette qui répandrait la nouvelle et m’encouragerait même à en savoir plus. Je me préparais quelques fameux retards. Et peut-être même une prime exceptionnelle. J’éviterais cependant de donner des signes de retour à mes vieilles habitudes. Tout le monde finirait par s’en apercevoir.

« Qu’est-ce que t’as fait à tes pieds ?

— J’ai rien fait, je t’assure ! Je me suis réveillé ce matin avec ces pieds.

— Ça t’es jamais arrivé avant ?

— Jamais ! Tu me connais… »

Je ne voyais pas le rapport entre le connaître (et je le connaissais mieux maintenant) et le gonflement de ses pieds, mais ce n’était pas le moment d’envenimer la conversation. J’avais entendu parler que des fois les pieds gonflent et que c’est mauvais signe. Mais signe de quoi ? Je ne me le rappelais plus. Je pouvais demander à Choulette. Il en sait plus que moi sur Gustin. Il ne m’avait pas tout dit. Il en avait gardé pour lui. Mais je ne lui en voulais pas. J’aurais fait la même chose si j’avais été domestique et non pas mercenaire.

« Essaye donc encore une fois, » dis-je en m’accroupissant.

J’avais ramassé une des godasses et je la présentais sur mon genou. Gustin leva le pied correspondant. C’était le plus gonflé. On voyait plus les orteils tellement c’était gonflé. Et ce n’était pas la peine d’essayer. La godasse était au moins trois fois plus petite. Je n’ai pas pu m’empêcher de déconner :

« T’es sûr que cette godasse t’appartient ? ricanai-je en me tenant le nez.

— Des années que je la possède ! Et l’autre aussi est à moi. Elles ont toujours fait la paire ! »

Gustin riait. Il n’avait plus de dents. Je me suis relevé, tenant toujours la godasse. Le visage aussi avait gonflé.

« Qu’est-ce que t’as bouffé ? murmurai-je, soudain inquiet.

— Ce que tu m’as donné… T’en as pas bouffé, toi… ?

— Hier soir… Je me suis couché… sans bouffer.

— Alors c’est la bouffe ! »

Il avait l’air aussi inquiet que moi. Je me demandais comment il faisait pour tenir sur ces pieds. J’ai reposé la godasse à côté de l’autre. Elle faisait bien la paire. Mais qu’est-ce que j’avais mis dans cette bouffe ? Je ne m’en souvenais pas. Je ne me souvenais même pas d’avoir cuisiné. Qui avait donné cette bouffe infecte à Gustin ? Et pourquoi l’avait-il avalée si elle était infecte.

« C’était bon, dit-il. Je suis rentré comme d’habitude. La gamelle était au chaud sous la couverture, comme d’habitude. Et comme d’habitude, je me suis jeté dessus. T’es un sacrément bon cuisinier, JJ ! »

Ça, je le savais. Mais j’étais devenu facteur aux écritures. Et au lieu d’écrire, je manœuvrais toujours. Des fois, ils vous donnent des titres qui ne veulent rien dire et on se fait avoir pour la vie. J’étais loin de la retraite à cette époque. Plus tout jeune, mais toujours aussi con.

« Faudrait peut-être voir un toubib, dis-je comme si je parlais de moi, preuve que j’étais plus inquiet que d’habitude.

— Ça va coûter cher ? »

Je n’en savais rien. Il y a un tas de choses dont je ne me préoccupe jamais. Celle-là en faisait partie. Il fallait que j’en parle à Choulette qui en parlerait à Lonasse. Ils s’entendaient bien ces deux-là. Et je ne pouvais pas m’adresser directement à Lonasse qui était chez lui quand on avait besoin de ses services. Seul Choulette avait ce privilège. Lonasse était médaillé. Pour pas grand-chose sans doute, mais il l’était. Et Choulette rêvait de l’être.

« Couche-toi, dis-je à Gustin. Je reviens avec un toubib. »

Je ne savais pas avec qui j’allais revenir ni si j’allais revenir. J’étais en retard. À peine avais-je bouclé mon antivol que Choulette m’est tombé dessus. Je vous jure qu’il a la gueule de l’emploi. Je me demande souvent comment tous ces salauds survivent dans une société qu’ils mènent à la baguette sous la férule des propriétaires de nos biens. Ils vivent vieux même. On en connaît tous au moins un. Et on meurt avant de l’avoir tué. Il est vrai qu’on ne se débarrasse pas d’un homme comme d’une mouche. Je ne l’ai pas laissé m’enguirlander. J’ai tout de suite hurlé à l’urgence.

« Il a les pieds gonflés ? gronda Choulette. Que voulez-vous que ça me fasse ? Qu’il appelle un médecin.

— Mais il en a pas les moyens, Chef…

— Vous rigolez ? Des moyens, il en a plus que nous.

— Mais si on apprend en haut lieu qu’on savait, vous et moi ?

— Personne ne saura rien si vous la fermez.

— Et s’il ne meurt pas, il parlera. Vous savez comme moi qu’il a les moyens de…

— Et bien s’il a les moyens, qu’il appelle les urgences ! »

Vous pensez si je me suis remis en vitesse au boulot. J’avais une lame à affuter. Et j’étais en retard. Choulette était retourné dans son bureau. Je ne voyais que le haut de son crâne déplumé maintenant. Il ne bougeait pas. Il ne bougeait jamais. Je n’ai jamais su pourquoi il ne bougeait pas. Et si rien ne se passait dans la journée, il ne bougeait qu’à l’heure de se préparer à quitter les lieux. C’était le seul point commun entre lui et les mercenaires. À quatre heures, on fermait. Et on attendait cinq heures.

Mais je n’avais pas la conscience tranquille. Il y avait plus d’une heure que j’avais abandonné Gustin et ses pieds. Ils avaient peut-être gonflé encore. Jusqu’où ça gonfle, un pied, je n’en savais pas plus que vous. Mais il fallait que je fasse quelque chose. Je l’aimais bien, Gustin. En plus de cet amour que je pouvais prouver, je savais maintenant qu’il était de la haute et qu’il avait mérité aussi de la République. Un vrai patriote comme on les aime en France. Choulette avait tort de s’enfermer dans sa jalousie de larbin avec l’espoir de provoquer enfin la mort d’un de ses maîtres. Surtout que Gustin était un maître à l’œuvre dont ne savait toujours pas de quel projet essentiel. On ne sacrifie pas son rang sans cette importance indiscutable. Si j’agissais consciencieusement, je serais récompensé. Ça arrive, qu’on récompense le facteur. Pas pour ses écritures, bien sûr. Je ne suis pas con au point de l’espérer. Mais des fois, il nous arrive à nous aussi de devenir une pièce de l’échiquier. On est même souvent les premiers à tomber au champ d’honneur. Même que si on ne tombe pas, on risque de passer inaperçu. Et puis il y a toujours un domestique pour rafler la mise, même s’il était à l’abri au moment du feu. J’étais bien renseigné moi aussi et Gustin n’était pas étranger à ma formation intellectuelle. Je lui devais cette loyauté. Exactement comme il me devait de n’avoir pas crevé de faim et de froid.

Seulement voilà : j’étais tellement angoissé de mal faire ou d’être mal compris que je me suis arrêté chez Tintin. À neuf heures et demie du matin. Le café était désert. Même Tintin n’était pas là. Ginette était en train de rincer le parquet. Et malgré que j’étais dans un mauvais jour, elle m’a provoqué une érection qui m’a retardé. Et comme j’étais ensuite sous le coup de l’émotion, j’ai avalé trois ou quatre verres avant de me rendre compte que j’avais laissé passer le temps. En sortant, j’ai croisé Tintin. Il ne s’est pas étonné de me voir. Avant, j’étais presque toujours là. Il n’avait pas vu le temps passer depuis. Il faut dire que le Vittel coûtait aussi cher que le Ricard. Pour lui, je n’avais pas changé. Et il n’avait jamais envisagé ma situation sous l’angle de la maladie ou de la fatalité. Ce n’était pas dans ses cordes. La tête qu’il faisait n’avait donc rien à voire avec moi. Soit il avait oublié de se coiffer, soit il avait subi les désordres d’un coup de vent imprévu. Il m’a saisi par les épaules.

« T’es dans la merde, Jeanjean ! balbutia-t-il. Ton locataire s’est jeté dans la rivière !

— Avec ses pieds ! »

Ni une ni deux, j’ai foncé vers le pont. Il y avait du monde. La voiture rouge des pompiers se frayait un passage dans la foule. Je n’avais aucune chance d’atteindre le parapet. Je suis monté dans un arbre. Le treuil était au travail. On voyait le corps avancer vers le pont, laissant une trace qui se refermait ensuite plus loin derrière lui. C’était bizarre comme vision. On ne voyait pas le câble. Et s’il n’y avait pas eu tant de monde sur le pont, on aurait cru à une hallucination, voyant le corps les jambes en l’air, fendant la surface de l’eau avec le cul, tout le reste du corps disparaissant dans le remous. Je ne sais pas combien de temps j’aurais attendu pour accepter l’idée qu’il ne pouvait s’agir que d’une hallucination, mais heureusement, il y avait du monde et le corps s’éleva dans l’air, pendu par les pieds. A cette distance, je ne pouvais pas voir s’ils étaient toujours gonflés, ni si Gustin avait réussi à les chausser. J’étais assis sur une branche et je me demandais comment il avait pu parcourir la distance qui sépare ma maison du pont avec des pieds qu’il n’avait pas pu utiliser pour marcher. Ou bien ils s’étaient dégonflés pendant que j’étais à l’atelier. Ou bien il avait marché sur les mains. Ou il s’était traîné sur le ventre. Le fait est qu’il était mort maintenant, comme le prouvait sa pendaison par les pieds. On ne traite pas ainsi un vivant. J’avais hâte de rentrer chez moi pour aller jeter un œil dans la chambre de Gustin. Avait-il emporté ses godasses avec lui ? Ce n’est pas le genre de choses qu’on fait quand on a l’intention de sauter dans la rivière. Et qu’est-ce que j’en ferais, de ces godasses ? Qu’est-ce que j’en ai fait ? C’est tout ce qui me reste de Gustin. Ces godasses. Et quelques idées à la noix sur le peuple et son gouvernement. Je finirai facteur. Garanti, comme emploi. Avec la retraite au bout. Et une sœur qui finira peut-être aussi mal que Gustin. Allez savoir !

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