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 Article publié le 23 juillet 2017.

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Robert Chamisou, Zouzou pour les amis, n’avait pas de chance. Il était retraité de l’administration publique, pas usé, mais l’esprit en proie aux sauvages contradictions que connaît le fonctionnaire quand il prend de la bouteille. En parlant de bouteille, il ne la négligeait pas non plus. Elle commençait même à menacer sa santé. Mais dans l’ensemble, Zouzou ne se plaignait pas. Il était veuf et ne s’était jamais remarié. Il avait un fils qui servait lui aussi à quelque chose. La maison était dans la famille depuis trois générations. Ce n’était pas un palais, mais le jardin était agréable et le potager productif grâce aux soins que Zouzou accordait à ce morceau de terre. Il n’avait pas d’amis au sens propre du terme. Il connaissait les gens pour les avoir fréquentés toute la vie. C’était bien suffisant pour entretenir les relations sociales sans lesquelles un homme n’en est plus un. Son existence était réglée sur les saisons et les rendez-vous avec la démocratie et la république.

Tout eût été pour le mieux si sa propriété n’avait pas été l’objet de constants larcins. Quand ce n’était pas un rosier fraîchement planté qui disparaissait, c’était la selle de son vélo ou le tuyau d’arrosage qu’il avait oublié de rentrer. Et tant d’autres choses utiles et même nécessaires qu’il remplaçait sans toutefois en informer les autorités. Cette activité délictueuse relevait du harcèlement. Il ne pouvait en douter. Depuis plus de dix ans qu’il jouissait paisiblement de sa retraite bien méritée, il ne s’était pas passé une semaine sans qu’il constatât la disparition d’au moins un des objets constituant sa propriété. Il en tenait le compte. Il y avait là, selon lui, de quoi nourrir et même loger un pauvre. Le pire, c’était le vol du robinet de jardin. Non seulement ce robinet valait le prix d’un bon repas, mais encore l’eau répandue pendant toute une nuit était perdue à jamais. On lui arracha même les fils qui furent remplacés à grand frais. Quant à son vélo, il n’osait songer à tout ce qu’il avait subi. Il avait été tellement escamoté par pièces qu’il était sans doute complètement différent de celui qu’il avait acheté du temps où il savait encore en faire.

Il fallut plus de dix ans à Zouzou pour en concevoir une colère. Il connaissait la haine, certes, mais il avait toujours considéré que la colère est seulement un bon moyen d’en piquer une quand ce n’est pas le moment. Zouzou n’était pas du genre résistant. Durable, oui. Mais pas résistant au point de risquer de perdre ce qu’il avait patiemment acquis pour compléter un héritage somme toute assez coquet. Mais là, à près de soixante-dix ans, un matin, un soir ou dans l’après-midi, il ne s’en souvenait plus, une colère monstre l’avait étouffé.

Ce n’était pas la perte de la roue de sa brouette qui le mettait dans cet état mais, pour une raison obscure et même inexplicable, la disparition de cette roue avec ses paliers le mit dans un tel état qu’on le transporta à l’hôpital pour savoir ce qu’il avait.

Il n’avait rien. Son cœur était encore solide, il allait à la selle et quand on testait ses réflexes, il en avait de bons. On le ramena chez lui. Mais la colère, qui était montée très haut sur l’échelle de la dangerosité pour les autres, se maintenait au niveau qui avait provoqué le malaise et justifié une hospitalisation d’urgence.

On ne s’en inquiéta pas. Et c’est dans le plus grand secret, grâce à l’internet des Amériques, que Zouzou acquit un matériel sécuritaire de qualité hors de prix. Il y avait mis toutes ses économies.

Il étala donc les plans sur la table de sa salle à manger et commença à étudier le dispositif qu’il avait en tête depuis le premier jour de son hospitalisation. Et, doué pour le bricolage, il installa caméras, pièges, détecteurs et autres technologies avancées, le tout relié par des fils, car il se méfiait des ondes qui peuvent toujours être captées par l’ennemi ou le curieux, les deux catégories de personnes qu’il comptait bien éliminer de son existence.

Tout fonctionna dès le premier essai. Un tableau compliqué rempli de paramètres savants couvrit l’écran. Comme Zouzou avait étudié tout ça, il en comprit le sens. Et comme nous ne sommes pas nous-mêmes doué pour ce genre d’observations, nous n’en parlerons pas. Le système était prêt à cueillir la prochaine victime, autrement dit le prochain qui s’aventurerait sans le savoir dans cette jungle sécuritaire sophistiquée.

Ce jour arriva. C’était une nuit. Sans lune évidemment, car les voleurs, bien qu’excités comme tout le monde par la lumière de la Lune, choisissent toujours de s’adonner à leur vile passion dans l’obscurité la plus noire. C’était sans compter sur le progrès que celui-ci franchit la clôture. Zouzou, relié par sonde sous-cutanée au système, s’éveilla. Une injection de vitamine le disposa instantanément à agir. Il se posta devant l’écran et consulta les paramètres. Celui qui mesurait l’intensité de la réaction défensive automatisée était à son maximum. Zouzou, satisfait de ce premier résultat, sortit en pantoufle dans son jardin. Il y avait un corps inanimé dans l’allée. Du bout du pied, il vérifia que la mort n’était pas contestable, ce qui était inutile, mais compréhensible, vu que le système avait déjà, après l’avoir donnée, constaté la mort du sujet. Il ne restait plus qu’à passer à l’étape suivante du processus, qui était manuelle, car Zouzou n’avait pas investi dedans faute de moyens. Même un cadre retraité ne pouvait envisager cette dépense sans mettre en péril sa sécurité sociale.

Il empoigna fermement les mains du voleur, qui étaient petites parce que c’était un enfant. Zouzou se doutait bien que c’étaient des enfants qui le volaient. Mais lui avaient-ils laissé le choix ? Il jeta l’enfant sur son épaule et, furtivement, rentra chez lui par le garage pour ensuite descendre dans la cave où tout était prêt pour recevoir le corps des intrus. Celui-ci était léger. Zouzou descendit les escaliers poussiéreux, fit de la lumière en actionnant l’interrupteur électrique et jeta négligemment le corps sur la table qu’il avait aussi prévue. La petite fille ne portait pas de culotte.

Zouzou, qui ne s’attendait pas à revoir un entrejambe féminin depuis que son épouse avait disparu avec le sien, s’immobilisa sans pouvoir faire autre chose que de regarder. En même temps, son pénis se leva dans le pantalon qu’il n’avait pas encore quitté. Et quand il l’eut fait, il écarta lentement les petites cuisses et pénétra sans difficulté dans la fente qu’il avait vaselinée abondamment. La petite fille n’était pas vierge. Elle avait l’habitude. Cela diminuait la portée morale du geste. Et comme elle avait aussi l’habitude de la sodomie, il essaya de ce côté aussi avant de s’abandonner au plaisir.

Ce fut un moment inouï. Zouzou remonta son pantalon. Il s’aperçut qu’il avait dénudé la petite fille qui n’était pas si petite que ça car elle avait de jolis petits seins en forme de poire. Il s’assit et réfléchit. Il n’avait pas prévu cela. Se connaissait-il si peu ? Il avait abusé de quelques fillettes dans sa jeunesse, mais sans conséquences sur sa réputation de paroissien exemplaire. On ne pouvait pas parler de viol. D’abus, peut-être, car elles étaient vraiment petites. En tout cas, il pensait avoir oublié ces détails de son histoire personnelle. Et voilà qu’à la faveur, si on peut dire, d’une opération sécuritaire rondement menée, il recommençait. À un détail près toutefois : celle-ci, bien que plus âgée, était morte. Et encore chaude, ce qui expliquait la confusion. Il était évident que s’il avait attendu qu’elle refroidît, il ne se serait pas livré à son ancienne passion pour la chair féminine en formation. Et puis elle n’était pas vierge. Et même sans doute experte. Il éteignit et remonta.

Il ne se coucha pas. Il bandait encore. Jamais il n’avait été excité à ce point, surtout par une nuit sans lune. Il s’assit dans son lit et observa longuement son incroyable turgescence. Il y avait longtemps qu’il prenait son plaisir en solitaire, mais cette fois, l’intensité de ce nouveau désir lui était inconnue. Il hésita, caressa du bout des doigts, attendit. Il redescendit. Le corps était encore tiède. Peut-être déjà froid, mais son esprit s’embrouillait et il recommença avec encore plus de fougue. Le plaisir le projeta dans un monde merveilleusement dangereux. Il crut mourir. Ou plutôt, il le souhaita. Puis il reprit ses esprit, constata avec dégoût que le corps était froid et, titubant tout nu dans l’escalier, il se mit à pleurer comme un enfant. Ce n’était pas exceptionnel, ces pleurs, mais cette fois, c’était comme avant.

Il se coucha après avoir éteint le système. Il voulait dormir. Tant pis si un autre voleur se faisait tuer. Il mourrait dans l’allée protégée par une haute haie de lauriers. Mais cette assurance ne lui accorda pas le sommeil. Il rêva tout éveillé. Et son érection constante plusieurs fois libérée finit par l’épouvanter. Le soleil apparut dans les interstices des volets. Il devait être six heures passé. Il n’avait plus sommeil. Et il avait envie d’un café.

Ce café, il le réchauffa plusieurs fois. Il ne l’accompagna pas d’un petit verre de rhum comme d’habitude. Il ne buvait jamais d’alcool quand il était angoissé, car cette substance d’ordinaire si merveilleuse le poussait à désirer la mort. Et même celle des autres. Il prenait alors les médicaments que lui avait prescrits son médecin. D’ailleurs, ils en avaient augmenté la dose à l’hôpital. Il les chercha.

Tout en cherchant, sachant très bien où il rangeait tous ses médicaments, il repensa aux évènements de la nuit. Le corps finirait par empester. Et il en accélèrerait la décomposition s’il le réchauffait. Il ne lui serait plus d’aucune utilité. Pourtant, il en avait besoin. Il désirait ardemment retrouver ce plaisir stupéfiant, inimaginable. Certes, il y en aurait d’autres, filles ou garçons. Mais des experts ? Et puis on finirait bien par s’inquiéter de ces disparitions en série. « Mais qu’est-ce que j’ai entrepris, mon Dieu ? » pleurnicha-t-il sans vraiment croire aux promesses de ses larmes.

Il sortit pour s’assurer qu’il n’y avait pas une autre victime. L’allée était déserte, heureusement. Il jeta un œil dans tout le jardin. On avait piétiné le potager. Elle, sans doute. Il ne fallait pas tarder à effacer ces traces. Il binerait un peu tout à l’heure, quand le soleil réchaufferait un peu la terre gelée. Tout le monde jardinait ici. De qui était-elle l’enfant ? songea-t-il en entrant dans le garage. Il descendit à la cave.

La vue du petit corps dénudé en position de petite chienne l’excita encore. Mais le corps était glacial. Il se masturba. Le plaisir n’en fut pas moins intense, ce qui l’encouragea à penser qu’il pouvait se passer de sa chaleur et de sa tendresse. Il remonta pour aller chercher son appareil photo. Il en prit des dizaines, manipulant le corps pour lui donner toutes les positions possibles. Ce travail l’excita encore et il éjacula dans les cheveux. Pendant un court instant, il pensa devenir fou. Mais il ne l’était pas. Il éprouvait des sentiments. Il avait peur. Les fous ne connaissent pas ce genre de peur, pensa-t-il. Il pensa aussi à ce qu’il convenait de faire du corps. La disparition de cette enfant serait signalée dans la matinée, si ce n’était déjà fait. Le système prévoyait l’effacement définitif des traces de mort, mais le mode d’emploi ne disait rien du corps et encore moins des photos qui elles ne devaient pas disparaître sous peine de se condamner au phantasme et finalement à l’oubli. Mais il n’était pas difficile de cacher les photos. Le corps, par contre, posait une série de problèmes auxquels il n’avait pas réfléchi alors que le mode d’emploi n’en disait rien. Il l’emmura. Dans la cave.

Le tas de sable dont il ne se servait plus depuis longtemps, en fait depuis que le maçon avait terminé la cabane de jardin, présentait maintenant une sorte de cicatrice jaune alors que la surface du sable était grise ailleurs qu’à l’endroit où il avait creusé. Il convenait donc de brouiller cette piste en utilisant ce sable. Il en répandit dans l’allée. Si on lui posait la question, il répondrait que ce sable était destiné à diminuer le crissement du gravier, bruit qui l’agaçait depuis quelques temps, sans doute à cause de la vieillesse. Il se trouverait toujours quelqu’un pour lui donner raison. On a tellement peu de choses à se dire depuis qu’on est seul face à son destin…

Voilà pour le sable ! Restait que pour composer le crépi, il avait utilisé un vieux sac de ciment et le peu de chaux qui restait dans un seau oublié là par le maçon. Ce crépi n’était donc pas de bonne qualité. Et vu la quantité de ciment, il avait été contraint d’en réduire l’épaisseur à deux malheureux centimètres. De plus, le volume de tuf correspondant à celui du corps était d’une couleur tellement plus claire que la terre du jardin qu’il faudrait pour le recouvrir pour éviter ce contraste flagrant, lequel ne manquerait pas d’attirer l’attention. C’est fou ce qu’on se sent entouré à l’endroit même où on s’est cru seul quand un détail de l’existence a changé de sens !

Mais tout se passa bien, sans mauvaises nouvelles. La journée qui suivit la nuit du crime ne présenta aucun relief. S’étant approché de la haie de lauriers pour écouter la conversation des voisines, il n’entendit rien sur la disparition d’une petite fille. La nuit tomba. Il attendit.

Le système déclencha une alarme à deux heures après minuit. Zouzou sauta du lit pour consulter l’écran. Le paramètre de mort était activé. Il attendit la fin de l’agonie, laquelle dura plus de dix minutes. Le voleur s’était traîné et avait presque atteint le bout de l’allée, à la limite du potager. Il était mort maintenant. Zouzou sortit.

C’était encore une petite fille. À peu près de la même apparence que la précédente. Elle portait une jupette et pas de culotte. Dans son agonie, elle avait chié et pissé, ce qui ne déplut pas à Zouzou qui aimait la nouveauté. Il ignorait combien de temps allait durer cette comédie, il en angoissait même, mais en attendant de se terminer mal pour lui, elle promettait des moments d’extase sans comparaison avec celles que procurent les spectacles industriels. Il emporta le corps et descendit dans la cave où il vécut ce qu’il n’avait jamais rêvé de vivre. Et cette fois, une fois le rite accompli, il travailla plus vite.

Cependant, faute de ciment et de chaux, il dut renoncer à un crépi pour dissimuler le trou creusé dans le tuf qui constituait les parois de la cave. Il enfonça le corps dans cette cavité et replaça les morceaux de tuf pour leur donner un aspect de mur en mauvais état. Il parvint même à retrouver l’aspect délabré de la paroi qui descendait encore dans les profondeurs de la maison, là où il n’était jamais allé. Il s’en approcha sans franchir la limite de ce monde souterrain qui avait rempli son enfance de cauchemars aussi grotesques et épouvantables que les contes inventés par son père pour le punir d’avoir mal travaillé à l’école. Son père ne l’avait jamais contraint à entrer là-dedans, mais il le jetait par terre à cet endroit et l’abandonnait en le menaçant de recommencer à la première occasion, laquelle ne manquait pas d’arriver, car Zouzou était un très mauvais élève. Ce qui ne l’empêcha pas de devenir un honnête fonctionnaire.

Ce matin-là, deuxième du processus qui allait déterminer sa fin, Zouzou jeta un œil plus attentif, et pas du tout inquiet, dans cette ombre où il n’avait jamais mis les pieds malgré les promesses de son papa. Il alla même chercher une torche électrique dans le garage. C’était un trou en pente. Cela, il le savait. En fait, c’était un projet d’agrandissement de la cave que le vieux avait abandonné. Jusqu’où avait-il creusé ? Zouzou n’en savait rien. La lumière de la torche s’évanouissait dans une sorte de brouillard. Zouzou jeta un morceau de tuf qu’il n’avait pas utilisé pour reboucher le trou. Aucun son en retour. C’était étrange, ce silence, cette profondeur. L’enfant qu’il avait été avait peut-être eut raison de se méfier de cette perspective. Il n’avait même jamais vu son père y revenir.

L’idée de catacombes se précisa. Une fois les corps soigneusement enfermés dans des niches creusées dans le tuf, on pouvait envisager une porte dissimulée par un dispositif astucieux. Si Zouzou parvenait à concevoir cette nécropole, il ne lui restait plus qu’à résoudre aussi ingénieusement la question que la société des hommes ne manquerait pas de se poser au sujet des disparitions. La première crainte qu’on pouvait avoir, c’était qu’un des enfants encore vivants informât son entourage des larcins que lui et ses petits amis commettaient dans la propriété de Zouzou. La faille du système n’était pas dans le système lui-même, mais à l’extérieur. Or, comment sortir sans se faire remarquer par les agissements nécessaires à toute exploration ?

Zouzou augmenta la dose de médicament. Il n’ignorait pas que cette chimie avait des effets secondaires, notamment sur ses capacités d’érection et d’orgasme. Il en augmenta néanmoins la posologie, tant et si bien qu’il épuisa sa réserve avant la prochaine ordonnance. Il ne lui fallut pas un jour avant de ressentir les signes du manque. Il eut une crise violente et destructrice dont les cris effleurèrent les oreilles du voisinage. Et comme on s’était récemment inquiété pour sa santé, on sonna à sa porte. Ces coups ébranlèrent son cerveau. Il se calma. Et attendit quelques minutes avant d’ouvrir. On l’attendait au portail et s’il ne se montrait pas, ils oseraient entrer pour frapper à sa porte. Il se regarda dans le miroir du hall d’entrée. Il avait un aspect épouvantable. Il ne pouvait pas se montrer dans cet état. Ils n’attendraient pas longtemps avant d’appeler une ambulance. Et il n’avait aucune envie de retourner à l’hôpital. Il risqua donc un œil par-dessus la balustrade du balcon. C’était les flics !

*

Zouzou fit un voyage. Le navire était aussi vaste que le monde. On ne sentait pas son déplacement dans l’espace. Le ciel était immobile malgré une infinité d’étoiles. Zouzou dormait seul dans un endroit tranquille. Il y avait des cordages, des voiles à réparer, des planches brisées, des malles ouvertes et vides, toutes sortes d’objets qu’on aurait dit récupérés sur les lieux d’un naufrage. Il y avait du monde sur le pont et à l’horizon de cet immense pont, des foules innombrables se déplaçaient en silence. Il n’y avait pas d’oiseaux dans le ciel. De temps en temps (était-ce une fois par jour ?) des êtres muets et lents lui apportaient de quoi se nourrir. Il ne leur adressait pas la parole. Il ne les comprenait pas non plus. Ils venaient, déposaient les plats sur un rouf et redescendaient avec ces plats dont ils avaient versé le contenu à même le rouf. Pas de vent, ni de pluie. Ni sans doute de saisons, encore que Zouzou eût perdu le sens de la durée. Il était vêtu comme les autres d’une robe sale nouée à la taille par une corde de chanvre. On ne voyait personne d’autre. On ne savait rien des autres, pas plus que sur ce qui avait motivé ce voyage. S’il y avait eut un procès, Zouzou en avait oublié le contenu. C’était, selon lui, une cruelle façon de mourir. Et s’il était déjà mort, il était en Enfer. Pourquoi Papa avait-il renoncé à creuser cet agrandissement de la cave ? Et combien de corps Zouzou y avait-il inhumés ? Il n’y avait pas d’autres questions. Il était impossible de s’en poser une autre. Et cela procurait une étrange sensation de bien-être.

Si le temps passait, ou s’il ne passait plus et que son cerveau n’était pas encore prêt à accepter ce concept, rien n’arrivait sur ce pont infini. Une fois ingurgitée la nourriture répandue sur le rouf, Zouzou redescendait et s’asseyait sur les cordages. Quelquefois, et même souvent, il s’endormait, sonné par la digestion. Il ignorait de quoi était faite cette nourriture, mais c’était bon. Il la désirait au bout de l’attente, mais était-ce du temps s’il était mort ?

La pire des sensations était l’impression de ne plus rien apprendre de l’existence, ce qui était dans la nature de la mort. Pourtant, quand le pont se mettait à rouler ou à tanguer, Zouzou cherchait à descendre dans le ventre du navire. Il avait cherché une entrée sous le rouf. En vain. Tout était fermé. Et chaque fois qu’il avait dépassé le premier mât, il ressentait un malaise douloureux et il tombait. Il se contorsionnait comme ça pendant des heures. Ou pendant une fraction de seconde. Ou rien. C’était une idée absurde et il revenait dans son coin pour penser à autre chose, à rien de préférence. Rien ni personne ne lui disait ce qu’il convenait de dire ni de faire. C’était étrange. Il avait envie de vivre.

Comme il ne se passait rien, ce qui est normal en cas de mort, il tentait de répondre aux deux questions posées plus haut. Celle à propos de son père. Et celle concernant les corps dont il avait joui au-delà de toute espérance. Ça faisait deux histoires à se raconter, à inventer, à oublier. Et il recommençait, ce qui était la preuve que le temps agissait encore sur lui. À moins que l’anéantissement du temps ne soit qu’une question de boucle itérative sans fin. Il ne bandait plus.

Il n’y avait aucune raison de bander dans ce monde voyageur. Il ne distinguait pas l’homme de la femme. Et on n’y rencontrait pas d’enfant, à croire que les enfants ne meurent pas si l’enfer les menace. Le pénis servait uniquement à pisser. Et l’anus à chier. Comme il était impossible de trouver le bastingage, il fallait se résoudre à satisfaire ces besoins n’importe où, sauf sur le rouf bien sûr. Ou Zouzou pissait et chiait en se promenant, comme les chevaux et un tas d’autres animaux ou les oiseaux en l’air ou posés sur une branche. Mais il n’y avait pas d’autres animaux ici que des humains, du moins si l’on se fiait à ce qu’on voyait. Combien de temps passa ainsi ? Ou que se passa-t-il en dehors du temps ? Rien que Zouzou eût l’occasion d’observer. Et voici qu’un beau jour, comme on dit, quelqu’un s’approcha et lui adressa la parole.

« Comment vous sentez-vous, monsieur Chamisou ? Je viens vous apprendre que votre maison est vendue. Il faut bien que vous subveniez à vos nouveaux besoins. Ce n’est pas donné, le traitement psychiatrique ! »

C’est comme ça que Zouzou sut qu’il était malade et qu’on le soignait. S’il avait su, il aurait évité de savoir, parce que le voyage se termina ainsi.

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