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 Article publié le 4 mai 2006.

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Sous des ciels déchiquetés, la cendre verte des campagnes fonçait peu à peu. Je vaguais au loin, puis, empli d’une tristesse indéfinissable, je reprenais le cours d’un roman-fleuve. Aussitôt que les paysages tirèrent au noir, je jetai mon livre sur la banquette et me blottis dans la tiédeur de mon surtout. J’étais seul dans le compartiment. Comme à mon ordinaire, je ne m’endormis pas tout de suite : avant que le sommeil ne me prenne dans son tramail et ne m’entraîne au profond de ses eaux troubles, je me plais à laisser flotter mes pensées. Et les petits réveils des grasses matinées où l’on dérive au gré des souvenirs... Là, je sortis subitement de l’abîme, éreinté, la nuque endolorie. Lorsque je rouvris les yeux, j’avais un vis-à-vis que je distinguais à peine. Il toussota, se racla la gorge, puis parla. Il ne déparla pas un moment.

« Quel bruit de ferraille ! Comment peut-on reposer tranquillement ? Je m’étais pourtant promis de ne plus voyager la nuit. Le jour, au moins, on s’occupe plus facilement, on bavarde, on regarde la vue... Ce sont de vieux wagons... En queue, j’ai croisé le contrôleur... Nous avons tout le convoi pour nous. Combien de trains ai-je pris dans mes rêves d’enfant ! Aujourd’hui, partir me pèse... Je vis dans une petite ville grise. Les maisons sont grises, la terre est grise, la lumière est grise, les arbres sont gris, la pluie est grise, le soleil est gris... Les gens même sont gris. En secret, je me destinais aux chemins de fer : mon grand-père m’avait inoculé sa passion des locomotives. Souvent, tous les deux, en attendant l’heure du repas, nous allions nous promener le long de la voie ferrée où des femmes cassées épierraient les pauvres potagers. Parfois, des tas de choses me reviennent... Toute la famille logeait dans le même quartier. Le dimanche, nous nous retrouvions autour d’une table. Dès mon lever, j’accourais chez mes grands-parents. Je n’aurais manqué d’accompagner mon grand-père au café de la place pour rien au monde. En enfilant sa veste, il lançait : « Je fais une apparition à la cathédrale et je rentre ! Tiens, j’emmène le petit ! » Ma grand-mère, attachée à ses marmitées, répondait : « On mange à midi pile, n’use pas tes coudes sur l’autel ! » Ah ! le café ! Ah ! quelles figures ! Il fallait les voir y glousser, y ricaner, s’y esclaffer, y pleurer un disparu, s’y chicaner, s’y congratuler, s’y mettre en boîte, y trinquer, s’y cotiser, s’y emporter ... Je songe aux fois où le vieux fossoyeur -j’en avais une peur bleue- survenait.. C’était une vraie caricature. Des quolibets fusaient de toutes parts : « Quand on parle du loup... -Monsieur a daigné sortir de son trou ! - On était sur le point de t’envoyer chercher par les gendarmes ! - On te croyait à la morgue ! - Il a gagné le gros lot ? - Une fugue ? - Une veuve inconsolable l’a enlevé... » Lorsque la compagnie était à court de plaisanteries, le patron prononçait : « Alors, père Trompe-la-mort, ça va comme tu veux ? » et le revenant répliquait : « La mécanique est rouillée ! Mon coup de pioche n’est plus aussi sûr depuis que mon empoisonneuse est aux anges. Je l’aurais enterrée vivante et maintenant... » A ce moment précis, une voix sépulcrale ordonnait : « Accroche ton suaire au clou, c’est ma tournée ! » Moi, monsieur, je n’en perdais pas une. Tenez ! C’était un premier mai... Oui, un premier mai. Je m’en souviens, à cause des vendeuses de muguet. Le fossoyeur s’adossa au comptoir et dit : « C’est moi qui rince la dalle ! C’est le cas de le dire... Elle l’a eu son marbre. Chienne de Mort ! Non seulement elle a fauché ma femme, mais elle m’a mis sur la paille. Je peux marcher sur les mains ou retourner mes poches, vous n’entendrez pas un seul sou sonner. Je blague, je blague, mais quand je la revois dans sa caisse, maigre comme un coup de trique, je me demande si ce n’est pas un cauchemar. J’en ai pourtant creusé des tombes... La sienne je n’ai pas pu... Les morts des autres, vous voyez, c’est pas pareil. Sale boulot ! C’était ça ou pousser le charreton. Mon père disait : « La Mort ne chômera jamais. » Entre nous, vous en fréquentez beaucoup des charretiers ? Bordel de merde ! Ma pauvre, les bons s’en vont... Une créature si serviable, si estimée de tout le voisinage, si dévote... Ah ! son putain de Dieu n’a pas été reconnaissant ! On ne reste pas pour graine, mais tout de même ! Allez, c’est moi qui rince la dalle ! » Et ce singulier personnage d’une élégance peu commune qui déclamait des vers et chantait à merveille... On l’appelait le Souffleur, le Pilier du Théâtre. Il répétait sans cesse : « Sortez de votre train-train, de votre misère, de vos distractions ! Entrez dans le monde, dans la vie ! Entrez, vos enfants en profiteront ! Je lis dans vos pensées... Vous démoliriez l’Edifice pour avoir quelques belles pierres dans votre jardin, n’est-ce pas ? Et vous, père Trompe-la-Mort, sous votre drap glacé, ne creusez-vous pas la fosse de l’orchestre et de toute la troupe ? » C’est lui qui, pinçant délicatement un coin de rideau, annonçait : « Regagnez la chaumière : voilà le troupeau béni qui passe ! » Mon grand-père me tapotait l’épaule en marmottant : « Dépêchons-nous, bonhomme, on va se faire sonner les cloches. » Tous ont cassé leur pipe, et la ville est désespérément grise. Mon grand-père s’est éteint comme une chandelle. Les derniers temps, lorsqu’il n’habitait plus que son fauteuil, il jubilait de m’avoir auprès de lui. Avec émotion, je l’écoutais rabâcher : « Je suis dedans et dehors. Malgré mes jambes douloureuses, je gambade dans la rue, alerte comme un jeune homme. La fenêtre n’est pas si petite que ça. Il faudrait faire les vitres tous les jours. On dirait que le temps se hausse. Qu’il pleuve ou qu’il vente... A ton âge, j’avais déjà mes journées. Et puis j’ai rencontré ta grand-mère au bal de la mairie. Ah ! l’accordéon ! Nous en avons bavé dans notre jeunesse, mais c’est notre jeunesse. Ta mère est née dans la maison, dans la chambre blanche. C’était hier... » Un soir, il repoussa son assiette. On s’inquiéta : « La soupe n’est pas bonne ? - Tu n’as pas faim ? - Veux-tu autre chose ? - Une tisane ? » La gorge serrée, il murmura : « Je sais que je suis au bout du rouleau, allez ! » On me confia à des voisins. Mon grand-père s’est éteint comme une chandelle. Aux grandes occasions, il se faisait une joie d’accueillir la famille et les amis. Rouget, il vidait son verre et lançait : « Encore un que les gros, les sangsues n’auront pas ! » Et quand il entonnait Le Temps des Cerises, monsieur, des larmes me brûlaient les joues. »

Soudain, je me pris à courir entre des rails. De brèves fusillades crépitaient de toutes parts. Je bondissais de traverse en traverse. Des camions bâchés coupaient à travers champs... Je fuyais. Un vent d’orage ébouriffait les sombres bosquets. On me traquait. Comme je trouvais refuge dans la cabane d’un passage à niveau, une violente secousse me fit sursauter. Des syllabes plongées dans une friture me brouillaient la cervelle. Une voix de femme insistait. Je me torturais. Ces mots finirent par émerger de l’agaçant grésillement : « Terminus ! Terminus ! Tout le monde descend ! » J’étais seul dans le compartiment. Au moment où je réalisais que j’étais rendu à destination, le plancher trépida. C’est à peine si j’eus le temps d’empocher mon livre, d’arpenter le couloir et de m’élancer hors de la voiture. Le haut-parleur se tut. Tandis que, déjà ardent, le soleil brûlait le quai charbonneux, un souffle impétueux, par intermittences, rompait le sinistre silence et poudrait mes habits. Sur l’étroit front décrépi d’une frêle construction, juste au-dessus d’une large porte aux carreaux opaques, un écriteau blanc jaunâtre portait, en grosses lettres bleu pâle, le nom du lieu : LONGUEVILLE-SUR-MER.

1988

 

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