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XXX - « Vous êtes complètement dingue, monsieur Hartzenbusch ! »
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 Article publié le 19 juillet 2015.

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« Vous êtes complètement dingue, monsieur Hartzenbusch ! »

Le type qui me parlait comme ça s’appelait Roger Russel, même qu’on l’appelait Rog Ru pour faire simple. Un peu comme si on m’appelait Gi Hartz, vous voyez ? C’est des trucs qu’on fait quand y a plus grand-chose à faire. Mais le type avait dit « monsieur Hartzenbusch » et moi je l’avais appelé « monsieur Russel », même que je savais orthographier son nom, pour une raison qui m’échappe aujourd’hui. Il m’attendait chez Popol. Je précise, des fois que vous suivriez pas trop, que Pédar était encore vivant à cette époque-là et pour la bonne raison que l’avais pas tué.

« On s’est raté de peu ce matin, me dit-il en me secouant la main.

— Mais j’ai vu quelqu’un et…

— Je sais, je sais. Asseyez-vous, monsieur Hartzenbusch. Vous prendrez bien quelque chose ? »

Popol s’agitait dans mon dos. Il sait que je suis capable de perdre les pédales si on me bassine à propos de la Javel et ceci et cela. Bref, il osait rien dire. Rog Ru lui a quand même fermé son clapet de sale petite merde de commerçant qui profite des faiblesses de l’humanité pour s’y faire une place confortable.

« Un verre d’eau déjavellisée pour monsieur Hartzenbusch, Popol ! »

Faut voir comment il te lui a parlé à Popol, que ce dernier en ramenait pas large. Il suait à grosses gouttes. Il s’est déplacé comme un crabe jusqu’au comptoir et il est passé derrière. Je sais plus ce qu’il avait commandé, Rog. Ça n’a peut-être aucune importance, mais si je m’en souviens, je vous le dirais, car il n’y a rien de plus important que ce qu’on oublie en sachant pourquoi on l’oublie. Je vous parlerai de tout ça aussi un de ces jours. Faut que tout soit dit, bordel de merde ! Sinon de je m’appelle plus Giton Hartzenbusch. Ou Gi Hartz, comme vous voulez.

« Pour le loyer, me dit Rog, vous inquiétez pas. Monsieur Pédar a payé pour vous.

— Il est mort ?

— Pas encore ! »

Une de mes couilles est remontée sans que je puisse l’en empêcher. De quoi on allait parler, Roger et moi ? En l’absence de Pédar, ça me faisait drôle. Je sais plus si Art était là. Il était pas là si Pédar était encore en vie. Je fis un effort titanesque pour le voir, mais il fallait que je me fasse une raison : Roger l’avait pas amené. Il devait l’avoir, cette raison, et j’arrêtais pas d’imaginer.

« Pour le mois prochain… commençai-je.

— Me dites pas que vous voulez déménager, monsieur Hartzenbusch !

— Oh ! non, monsieur Russel. Je suis si bien chez moi… euh… je veux dire chez vous. Ouais, c’est exactement ce que je veux dire : chez vous !

— Seulement voilà, monsieur Pédar ne pourra pas toujours payer votre loyer…

— C’est pas que je veux pas travailler, monsieur Russel, et c’est pas non plus que je sache rien faire…

— J’aime les types dans votre genre, monsieur Hartzenbusch. Avec vous, on avance.

— On avance ?

— Je veux dire qu’on reste pas sur place.

— Ah… »

Il me regardait avec des yeux qui cherchaient manifestement à en savoir plus. Sur moi. Sur ce que j’étais. Sur ce que je possédais. Et surtout sur ce que je représentais aux yeux des autres. Tout un programme. Le maire est entré à ce moment-là. On entendait sa quincaillerie honorifique. Il était passablement beurré des deux côtés. Autant dire qu’on pouvait pas se méprendre sur son compte, des fois qu’on aurait eu envie de voter pour lui en dehors des campagnes électorales. Il se tourna vers Roger qui lui fit signe de passer son chemin. C’était pas mes affaires, alors j’ai fait comme si j’avais autre chose à glander. Popol avait fini d’essorer l’eau du robinet. Ça l’avait mis dans un état proche de la syncope. Il était tout blanc quand il est revenu à notre table. Roger a examiné l’eau en transparence.

« Putain ! dit-il. Comment vous faites ? J’ai jamais vu une eau aussi limpide. »

Popol s’égosilla pour donner à admirer sa connaissance du rire, mais c’était moi que Roger regardait à travers le verre.

« N’allez pas croire, gloussa Popol, que monsieur Hartzenbusch m’a confié son secret. Ah ! ça non ! Je me contente d’appliquer. D’ailleurs, même si voulais comprendre, j’y arriverais pas.

— Ce qu’on homme a conçu, un autre homme peut le déconstruire, fit Roger en avalant une rasade de son pastis.

— Ohlala ! Détrompez-vous, monsieur Russel ! clapota Popol tout émoustillé qu’on le surestime. Ce que monsieur Hartzenbusch conçoit n’est absolument pas déconstructible ! Et je vous parle que j’en ai l’expérience.

— Vous avez essayé de déconstruire ma machine ! grognai-je alors.

— Oh ! pas la machine, monsieur Hartzenbusch ! Pas la machine !

— Quoi alors ?

— Il y a une machine ? » demanda Roger.

Popole s’avança. J’ai ajouté une à Popol pour que ça fasse Popole, qui est sa compagne, une grosse dinde qui rentrerait pas dans le four si on la voulait pour Noël, ce que je conseille à personne si la fin de l’année approche. Elle souriait de toutes ses dents, qu’elle en a pas beaucoup mais qu’elle sait s’en servir pour grappiller quand Popol lui fait des cachotteries. Heureusement, elle s’est pas assise sur une chaise comme l’autre fois et on a pas eu droit à ce bruit épouvantable de fesses qui se décollent comme si elles avaient attendu ça depuis le matin. Elle est restée debout à torchonner un verre hurlant.

« Vous parlez d’une machine, monsieur Russel ! péta-t-elle comme si j’allais y prendre plaisir. Et c’est que ça consomme des piles ! Et des grosses. Tellement grosses que j’arrive pas à me les mettre dans le cul.

— Et où vous les mettez ? demande Roger qui se demande où on les met si ça rentre pas dans le cul.

— Dans la machine, monsieur Russel ! Comment que vous voulez qu’elle fonctionne si c’est dans le cul qu’on se les met, les piles ?

— J’ai connu le cas, éructa Popol. J’ai connu le cas.

— C’était pas des piles ! Tu te mets des trucs dans le cul que tu sais même pas ce que c’est.

— Ça m’empêche pas d’avoir connu le cas, hein, monsieur le maire ? »

Le maire n’était plus en état de répondre à ses administrés. Il se grattait les couilles pour avoir l’impression d’en avoir. Roger étala le fric des consos, lequel Popole ramassa en gloussant.

« J’ai même connu un mec, continua Popol, qui s’en mettait tellement dans le cul que tout se mettait à fonctionner si c’était ce qu’il voulait.

— Laissez-moi en dehors de tout ça ! » gueula le maire.

Il sortit. Je sais pas s’il était venu pour quelque chose, mais il était reparti avec. Popol et sa Popole reculèrent sur un signe de Roger. J’admirai l’autorité. Ah ! ce que j’aurais aimé en faire autant avec mes rêves, que c’est tous des cauchemars, mais que quand c’en est pas, j’aimerais bien ne pas dormi cette heure de trop.

« Un travail ! Un travail ! que je dis en m’emballant plus que de raison. Faudrait voir. Si jamais c’est du noir…

— Que nenni ! fait Roger. Je facture. Et rubis sur l’ongle.

— Et quèque j’aurais à faire sans trop me fatiguer ?

— Coller des affiches.

— Des affiches ! Ah ! non, monsieur Russel. Je fais pas de politique. Je suis un observateur, moi. Je m’engage pas dans les rangs. Je suis né libre et je veux le rester. Je suis pas du genre à dire oui ou non.

— Et qui vous a dit que je faisais de la politique, monsieur Hartzenbusch ? Je suis riche, d’accord, mais je dépense pas !

— Vous allez pas me payer ?

— Payer et dépenser, monsieur Hartzenbusch, ce n’est pas la même chose. Vous payez le loyer, mais est-ce que vous le dépensez ?

— Ben… plutôt, oui !

— Mais si vous le dépensiez, monsieur Hartzenbusch, pensez-vous que je vous demanderais de le payer ? »

Je sais pas si vous savez ce que c’est d’avoir la tête comme une pomme sur le point de mûrir enfin. J’angoisse chaque fois que je me sens fruit. Non pas parce que je vais tomber à un moment donné, mais parce que je sais rien de l’arbre qui me porte. Je le saurais si je savais quel fruit j’étais !

 

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