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XXIX - Il y a tellement de temps que je parle ! Ils ont eu le temps de tout comprendre...
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 Article publié le 12 juillet 2015.

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Jour de loyer. Je me lève à cinq heures, la queue raide comme une baguette qui sort du four, et je me dirige vers la fenêtre. L’ambulance m’attend depuis une demi-heure, me fait comprendre le chauffeur avec des signes. Je vais quand même attendre de débander. Jamais je rentrerai dans la camisole dans cet état. Et quand je suis dans cet état, c’est la camisole qui est recommandée. Les gugusses qui m’attendant sur le palier savent à quoi s’en tenir. J’ai beau leur expliquer que c’est Rondelle qui a fait le trou dans la porte en me demandant de le faire à sa place, ils disent qu’ils s’en foutent, que c’est pas dans leurs compétences et que j’ai intérêt à me secouer sinon ils enfoncent la porte comme la dernière fois. Mais l’angoisse me ralentit. Et je sens rien. Comme si je caressais un autre. Heureusement, le miroir réfléchit à ma place et je finis par me convaincre.

« Dites donc, monsieur Hartzenbusch, vous avez mis votre plus beau costume ! Vous en jetez ! Dommage qu’on soit forcé de vous l’enlever.

— Mais j’ai ma dignité, messieurs ! Si on me voyait autrement, j’en deviendrais fou !

— Allez ! À poil, monsieur Hartzenbusch ! On a déjà perdu beaucoup de temps. »

Ils appellent ça comme ça. Je me défringue en vitesse, coinçant ma queue entre mes cuisses, ce qui me fait boiter.

« Monsieur Hartzenbusch ! On a aussi un remède contre cette maladie.

— Mais c’est pas une maladie ! Tout le monde bande !

— C’est vrai, monsieur Hartzenbusch. Mais il y a bander et bander. Vous devriez le savoir, depuis le temps !

— Ne vous méprenez pas, messieurs… D’ordinaire, je sais cela. Mais les jours de loyer, la mémoire me fait des farces. Vous voyez le genre. »

J’affectai un rire de circonstances, ce qui me donnait l’air de pas comprendre non plus ce que je disais. Ils me font plus de piqûres. Ça sert à rien qu’à me faire bander encore plus. Et si ça arrive, un des deux doit rentrer à pied tellement je prends de la place.

« C’est pas pour ça que je rentre à pied, m’avait expliqué ce gonze.

— Ah ! je suis curieux de savoir pourquoi !

— C’est pour le plaisir. Jamais vous aurez une queue assez bien bandée pour m’empêcher de prendre ma place dans l’ambulance.

— Je croyais… »

Ils font pas grand-chose pour vous encourager à payer le loyer et quand je sors de l’ambulance, je bande plus.

« Bien, monsieur Hartzenbusch ! Vous êtes en progrès. Laissez-moi voir de plus près, des fois que vous tenteriez d’abuser de notre vigilance. »

Mais je bande plus. C’est pas un truc pour pas payer le loyer. On entre dans les bureaux où un tas de secrétaires tapent ce qu’on peut savoir de moi avec les nouveaux progrès de la science. Je m’assois où on me demande de m’asseoir. Ce qui me rentre dans le cul n’a pas de nom. J’ai vu pire en Indochine. La porte s’ouvre. Sally Sabat apparaît parfaitement nue dans un tablier blanc et transparent, comme je les aime. Ça, elle le sait. Elle va pas se priver d’en profiter elle aussi.

« Comment va monsieur Pédar ? me demande-t-elle.

— Ça fait longtemps que je le vois plus…

— Je n’aime pas trop quand vous ne voyez plus ce qu’on vous pousse à voir…

— Je m’applique, merde !

— Qu’est-ce que vous avez fait de la Javel cette fois ?

— Madame Crotal en voulait plus sous prétexte qu’on fait mieux maintenant !

— Elle a mis du temps à s’en apercevoir. Et alors, cette Javel… ?

— J’ai créée une entreprise de pompes funèbres.

— Bien, monsieur Hartzenbusch ! Et vous travaillez beaucoup ?

— Les gens ne meurent plus comme avant.

— Il fallait y penser avant…

— C’est maintenant que j’y pense…

— Enfin… je vous souhaite une bonne réussite dans cette entreprise, malgré la forte concurrence dont vous semblez ne pas avoir tenu compte.

— Je me croyais seul sur ce terrain fragile de la condition humaine.

— Seul ? Alors que tout le monde meurt un jour ou l’autre.

— Me faites pas plus con que je suis ! Je veux dire seul dans ma rue.

— Mais vous ne payez pas votre loyer, monsieur Hartzenbusch !

— C’est quand même ma rue ! Je vais tout ce même pas aller vivre chez Pédar. Il a qu’une chambre et il est pédé.

— Oh ! monsieur Hartzenbusch ! Monsieur Pédar aime les femmes…

— Ouais, mais quand il les aime plus, il aime les hommes.

— Il paye son loyer, que voulez-vous. On fait ce qu’on veut quand on paye son loyer. Vous ne voudriez pas vous aussi faire ce que vous voulez sans être obligé de monter dans l’ambulance une fois par mois si tout va bien et plus souvent si vous avez des crises entretemps ?

— J’en rêve ! Je me demande si c’est pas mon seul rêve…

— Nous vous en ferons d’autres.

— À coup de révolver ? Pas question !

— Qui vous parle de violence, monsieur Hartzenbusch ? Nous n’utilisons que des méthodes franchement humaines.

— Franchement humaines ? Mais en quoi consiste cette franchise soudaine ?

— Monsieur Hartzenbusch, je vais vous punir pour cette vilaine parole ! »

Et elle se fout à poil et me secoue le giron que j’ai tout rabougri à force de parler. Vous me direz que je pourrais me taire dans ces circonstances. Mais si je me tais, monsieur, on sait me faire parler. Ils savent bien ce qui me fait parler depuis toujours. Il y a tellement de temps que je parle ! Ils ont eu le temps de tout comprendre, y compris pourquoi je paye pas mon loyer au lieu de tout simplement le payer. Comme tout le monde.

 

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