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Françoise Rodary - Le butin du Reich - Un grand livre
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 Article publié le 5 juillet 2015.

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Françoise Rodary - Le butin du Reich - Sidh Press publisher - 2015


On travaille des textes qui ont maille à partir avec le réel, et c’est dans ce travail - d’aucuns diraient : sur ce champ de bataille - que nous trouvons le bonheur par la plus grande maîtrise exercée sur la forme qui s’impose durablement à notre attention jalouse.

Attention nerveuse aussi, mais sereine, qui met en jeu le corps dans sa dynamique guerrière, car il faut être à l’affût, observer et calculer sans cesse, tout en laissant aller le texte qui déroule ses scènes et ses paysages lentement, mais aussi parfois à une vitesse sidérante.

Attention jalouse, disais-je à l’instant, car le texte, qui fait l’objet de toute notre attention, lorgne vers cet autre que nous ne serons jamais, je veux dire, le lecteur avide de sensations crues et d’émotions fortes, qui, un jour prochain, s’emparera de notre texte, ce cœur volé, violenté parfois.

Que le livre soit une marchandise ne change rien à l’affaire : on écrit avec son sang, ce sang qui circule dans les veines du texte que le lecteur, par capillarité, remonte patiemment pour visiter, puis occuper notre cœur habité.

La concession, au sens minier du terme, que l’auteur accorde à ce dernier sur son territoire d’écriture, en fait pour ainsi dire le co-propriétaire des lieux, et c’est bien ainsi.

Il n’y a pas de collusion lecteur-auteur, mais une complicité en train de se construire d’abord à l’insu du lecteur.

Qu’on y songe : il s’agit, par le travail du texte, son résultat final, mais aussi les petits signes de labeur qu’on laisse sciemment traîner sur le chantier fini, il s’agit, dis-je de séduire un inconnu par la fréquentation de l’inconnu, car enfin un lecteur digne de ce nom veut être surpris.

Surpris qu’on lui parle de ce qui lui parle, quand il y a quelques heures encore, il ignorait tout de ce lien invisible qui l’unit, par le texte, à un tiers dont il devient le confident, celui qui lit étant le seul maître à bord des émotions qui le submergent ou le titillent, des sensations qui lui donnent le frisson ou le transissent.

Le lecteur reconnaissant éprouve de l’amitié pour l’auteur passeur. Il désire lui communiquer sa reconnaissance, en faisant don au livre de son attention soutenue, de sa propre part d’inconnu aussi, étrangement entrée en résonance avec celle que l’auteur lui révèle.

C’est ainsi que certains grands livres dorment dans notre cœur. Ils attendent parfois des années avant d’éveiller l’attention d’un éditeur perspicace, tandis que nous, nous avons eu la chance d’entrer dans ses arcanes, parce que nous l’avons vu naître et grandir page après page.

Précieuse complicité qui ne vaut pas tant parce qu’elle est rare - et rare, elle l’est assurément - que par le bonheur d’avoir eu la chance de comprendre, chapitre après chapitre, le sens que l’auteur voulait donner à son ouvrage, sens à la fois très clair dans son projet initial, mais aussi se cherchant obscurément, feuillet après feuillet, dans l’approche d’une énigme à la fois historique et personnelle qui pourrait peut-être se formuler ainsi : comment des hommes, cultivés ou non, ont-ils pu donner dans l’abjection nazie, et, question subsidiaire, mais cruciale, comment ces mêmes hommes ont-ils pu, par amour de l’art, spolier, assassiner, envoyer à la mort ou condamner à l’exil des amateurs d’art juifs ?

Le livre aborde ce qui n’est pas une thématique, mais expose des faits réels à travers des personnages de fiction auxquels se mêlent toutes les figures historiques d’importance qui ont agi et sévi à cette époque : on y trouve la figure lointaine du chef suprême Adolf Hitler, il y a Goering, le ventru morphinomane qui se prenait pour Laurent le Magnifique, le sec Goebbels et leurs acolytes : conservateurs de musée, marchands d’art, opportunistes de tous poils, toutes figures falotes ou de premier plan devenues des énigmes vivantes dans ce livre foisonnant.

Je veux parler de ce livre : Le butin du Reich.

Tous les personnages créés par l’auteur touchent par leur humanité.

Il y a la figure maternelle d’Erika, Walter, le grand frère amoureux fou d’une « petite Française », la figure hiératique de Ludwig, et surtout Karl, cet homme qui apprend un secret de famille terrible et qui choisira de lever le voile sur le secret pour réparer ce qui peut l’être encore, en restituant à ces légitimes propriétaires les œuvres d’art volées transmises par Walter, l’artiste manqué, l’homme brisé, l’amateur d’art sincère et éclairé.

L’humanité tout en nuances de ces personnages tient au fait simple que jamais l’auteur ne s’est contenté d’en faire des figures toutes blanches ou toutes noires. Elle nous montre des libertés en situation sur fond d’oppression absolue.

Il ne s’agit pas de comprendre pour excuser, encore moins de pardonner. Seules les victimes de la Shoah en ont le droit. Il s’agit de voir comment des êtres humains, pris dans une éducation et une carrière, se sont comportés. Certains furent sans honneur aucun, qu’ils fussent de vils gangsters bardés d’alibis idéologiques ou des fanatiques délirants, tandis que d’autres ont tenté de sauver l’honneur, tels Walter ou Erika.

Profondeur d’écriture et véracité historique offrent un champ réflexif d’une considérable ampleur qu’il convient de saluer.

Françoise Rodary a devant elle, avec ce grand roman, un bel avenir d’écriture.

 

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