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Le diseur (revue Corto nº23)
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 Article publié le 1er juillet 2015.

oOo

L’entente est au diseur. Vous dites :

C’est lui qui sait le moins le fond

De ce qu’il dit. Muse érudite,

Occupez-vous de vos chiffons !

 

J’en aurai dit de ma cabane,

De mon moulin, de mon donjon,

De mon rafiot couvert de bannes,

De ma haute tour aux pigeons…

 

J’en aurai dit tout d’une tire

En revenant à mes moutons,

A mes mirobolants martyres,

A ma forteresse, à tâtons.

 

J’en aurai dit par échappées

De mes friches, de mes labours,

De mes marches, de mes lippées,

De mes villes, de mes faubourgs…

 

J’ai dit tout ce qui m’émerveille,

Tout ce qui me mène à mentir,

J’ai dit les lubies de mes veilles,

Ma peur de rester, de partir.

 

Dirai-je toutes mes cocagnes,

Mes soûleries, mes balthazars,

Ce que j’engoule avec mes cagnes,

Mes destins, mes sorts, mes hasards ?

 

J’ai dit, de la bonne manière,

Mes soucis, mes joyeusetés ;

J’ai dit, du fond de ma tanière,

Ce que je crois avoir été.

 

J’ai dit tout ce qui me tracasse,

Tous mes chagrins dans des chansons,

Tout ce qui passe, lasse, casse.

J’aurai tout dit à ma façon.

 

Ai-je dit tout ce qui m’emballe,

Tout ce qui me met hors de moi, 

Dit, à tous ces rimeurs de balle,

Mes doux, mes doucereux émois ?

 

J’ai dit tout ce qui m’estomaque,

J’ai dit ce sang d’encre exsudé

Sous mon armure d’hoplomaque.

A vous le crachoir et le dé !

 

J’ai dit tout ce qui m’ensorcelle

Et m’esprite ni plus ni moins.

Le vieux tourneur de manivelle

De mon quartier en est témoin.

 

Il m’en a fallu des volumes

Pour mettre mon domaine à nu,

Des tourbillons, des tours de plume

Pour me narrer par le menu.

 

J’ai dit tout ce qui me chicane

-Ce sont souvent de petits riens-,

J’ai dit presque tous mes arcanes

Pour le plaisir des grammairiens.

 

J’ai dit tout ce qui me torture,

Tout ce qui me met sens dessus

Dessous, tout ce qui m’aventure,

Tout ce qui passe inaperçu.

 

J’ai dit tout ce que je pardonne,

Ce que je trimbale au tombeau,

Ce que j’enfouis, ce que je donne,

Ce que je ponds de bon, de beau.

 

J’aurai tout dit sur mes rencontres,

Sur mes canevas à broder,

Tout sur mes pour, tout sur mes contre,

Sur mes désirs de procéder…

 

J’aurai dit tout ce que j’endure :

Les soifs, les faims, les chauds, les froids,

Les mortes-saisons qui me durent

Sur des routes de cris, de croix.

 

J’ai dit mes troublantes escales

-docks, culs-de-sac, turnes, bouis-bouis-,

Mes traversées à fond de cale

Dans le tapage et le cambouis.

 

J’ai dit tout ce qui m’interloque,

Tout ce qui me laisse pantois,

Les voix, les vers que je disloque,

Mes escapades sur les toits…

 

J’ai dit tout ce que je machine,

Des machins, des trucs, des engins,

Les faix qui me courbent l’échine,

Mais qui me donnent du gingin.

 

J’ai dit tout ce que je picore,

Que je grapille allègrement.

Mais qu’aurais-je dû dire encore ?

Qu’aurais-je pu dire autrement ?

 

J’ai dit tout ce qui me dépense,

Ce qui me pèse sur les reins,

Ce qui me retourne la panse,

Ce qui détourne mes entrains.

 

Je dis : Merde ! Peau de ballotte !

Taisez vos gueules, là-dedans !

Remballez votre camelote !

Servez à d’autres vos godants !

 

J’ai dit, je dis : Ni dieu ni maître !

Camarades, levons le poing !

Qu’ils aillent tous se faire mettre !

Litote, je ne te hais point !

 

Je dis : C’est la lutte finale !

Aux barricades, citoyens !

Rappliquons-nous dans les annales,

La fin justifie les moyens !

 

J’ai dit deux ou trois burles d’elles,

J’ai dit deux ou trois burles d’eux,

Les gardes de mes citadelles,

Les camerluches cafardeux.

 

Je dis les chants de ma Provence,

Ses hargnes, ses grandes douleurs,

Ses heurts, ses refus, ses avances,

Mais je n’en vois plus les couleurs.

 

N’ai-je pas dit de page en page

Ses farandoles, ses accents,

Ses coteaux tachés de cépages,

Ses cieux noirs, ses ciels rougissants ?

 

N’ai-je pas dit - là je me vante -

Ses troubadours et ce Rambaud

Qui me fit don de ses sirventes ?

Il est l’un de mes fiers flambeaux.

 

Je redis - là je me régale -

L’anis, la figue, le banon,

La chanson rauque des cigales,

La bouillabaisse au cabanon…

 

J’ai dit ses morts à la lavande,

Imbibés d’huile et frottés d’ail

Qui se contentaient de buvande

Et blaguaient la Damote au dail.

 

J’ai dit, en verve félibrique,

Les quatre cents coups du mistral ;

Redit les marques de fabrique

De ses fantastiques chorals.

 

Je dis la scie des lessivières

Et les cadences des tapoirs ;

Je me noyais dans la rivière,

Saisi de mon beau désespoir.

 

J’ai tout dit sur mes paysages,

Sur mon pays, sur mes endroits,

Tout sur mes outils hors d’usage,

Tout sur mes pénibles charrois.

 

C’est là, m’man, que j’ai voulu naître,

Et c’est là, m’man, que je suis né.

Le linge s’effile aux fenêtres

Et les géraniums sont fanés.

 

J’ai dit ce que les autres disent,

C’est-à-dire rien de saillant ;

J’aurai fardé ma marchandise

Comme un vulgaire détaillant.

 

J’ai dit mes jours qui se ressemblent,

Mes jours avec et mes jours sans,

Mes jours barbouillés qui me semblent

Des jours à feu, des jours à sang.

 

J’ai dit tout ce qui nous sépare :

Les monts, les mers, les morts, les maux,

Les temps cassés que je répare,

Les jeux de mains, les jeux de mots…

 

J’ai dit tout ce qui nous rassemble :

Les joies, les effrois, les dangers…

Tout ce qui nous accorde ensemble :

Les airs à boire et à manger.

 

J’ai dit tout ce qui m’embarbotte

Dans des traînes longues d’ici

A Dache où le Diable en ribote

Tance l’angesse à sa merci.

 

Qu’ai-je dit de si haïssable

Sur les marchés, sur les parvis ?

Approchez, quidams conversables,

Que chacun dise son avis !

 

Mais qu’ai-je dit de si horrible ?

J’ai vu se dresser des cheveux.

De vous, censeurs, j’en ai mon crible,

De vous, de vos bobards baveux.

 

Dis tout ce que tu as à dire,

Me dis-je, dis tes appétits,

Tes goûts, tes dégoûts, tes flots d’ire,

Tes vies d’éternel apprenti…

 

Dis, une fois n’est pas coutume,

Les trésors de ton âme soeur

Tantôt confite en amertume

Et tantôt confite en douceur.

 

J’aurai tout dit, dit le contraire,

Je suis d’un naturel taquin.

O mes ennemis, ô mes frères,

Je dilapide vos frusquins.

 

Je n’ai pas dit tous mes mérites,

Je ne supporte plus l’encens.

Versificateur émérite,

Je bataille dans tous les sens.

 

J’ai dit les bruissantes ramures,

Dit les enfers, les paradis,

Dit les hauts cris et les murmures.

En ai-je trop, pas assez dit ?

 

Peut-on tout se dire à ténèbre

Sans vraiment lâcher le morceau,

Jusqu’aux pensers les plus funèbres,

Sans remonter jusqu’au berceau ?

 

Ai-je dit tout ce qui me mine,

Tout ce que je passe au gros sas,

Sous silence, par l’étamine,

Le routinier et le sensass ?

 

Que dire encore un peu plus aille,

Encore un peu plus haut et clair ?

Que dire jusqu’aux représailles ?

Que dire sans en avoir l’air ?

 

Que dirai-je au bord de la tombe,

Corps décharné, crâne chenu,

Pour peu qu’une pluie froide tombe 

Et que seuls mes chiens soient venus ?

 

J’ai dit nos cris sur la muraille,

Nos longs et fantasques convois,

J’ai dit les fruits de tes entrailles,

Ma muse, ô ma diseuse à voix !

 

J’ai dit toutes mes ritournelles.

Pourquoi, me dis-je, tant vieller ?

Jusques aux plus sombres venelles,

Je me hasarde d’y aller.

 

Ce que j’ai dit le redirai-je

A vos fêtes sans lendemain ?

Causer, causer, causer abrège

La peine et l’ennui des chemins.

 

J’ai dit des histoires immondes,

Une fleurette entre les dents,

Les plis et les replis du monde,

Et ce, tout en boulevardant.

 

Mais qu’ai-je dit à la sauvette,

Sur les vaniteux promenoirs,

Dans les salons, à la buvette,

Dans les fumées des cancanoirs ?

 

Sur le tas, j’en ai dit des tonnes,

Peut-être à travers et à tort,

Comme un forçat que l’on moutonne,

Que l’on énerve, que l’on tord.

 

J’ai dit le fifre, la tarole,

Le barbaresque harmonipan

Et les orphéons sans parole

Au pas de l’oie, au pas tapant.

 

J’aurai dit, si je ne m’abuse,

Des où, des pourquoi, des comment,

Des farces grasses de cambuse,

Des calembours de régiment.

 

J’ai dit, sous les dehors comiques

De mes factums interrompus,

De mes danses pantomimiques,

Toutes les affres que j’ai pu.

 

J’aurai dit, sans face ni pile,

Les défunts qui en disent long,

Les pauvres gens couchés en pile

Et le métromane au pilon.

 

J’ai dit mes trous et mes trouvailles

Depuis mes temps immémoriaux.

Comme un forcené, je travaille

Mes ramassis de matériaux.

 

J’ai dit mes vogues et mes vagues,

Mes bêtes et mes gens parqués,

Mes terrains vains, mes terrains vagues,

Ma clique prise au débarqué.

 

J’ai dit des plaintes discordantes,

Des tumultes de calicot,

J’ai dit les tenailles ardentes,

La faux dans les coquelicots…

 

J’ai dit de la petite bière,

Du lourd, du choisi sans bâillon

En balochant avec Corbière,

Avec Verlaine, avec Villon…

 

A vrai dire, à la belle étoile,

Je l’ai prise sur mes genoux,

La Beauté sans voix et sans voile,

Mais que cela reste entre nous.

 

Voudriez-vous qu’Arthur m’en veuille

Et que Charles me prenne au col ?

Je cueille un trèfle à quatre feuilles

Et me verse des vers d’Alcools.

 

J’ai dit les arènes, les lices,

En allant par haut et par bas ;

J’ai dit les jardins de supplices,

Sanglé, sanglant sur mon grabat.

 

J’ai dit tout ce qui m’alambique,

Qui triture mon vieux cerveau

Où cabriolent mille biques,

Où sabotent mille chevaux.

 

J’ai dit des envolées touchantes

De mon repaire de hibou.

Je beugle plus que je ne chante

Mes laisses mises bout à bout.

 

Ce que je dis dans ma barbasse,

Sous cape, dans mon cache-nez,

Las de vendre les calebasses,

Je vous le donne à deviner.

 

J’ai dit des proses sans épines,

J’ai dit des vers contumélieux

Entre deux chopes, deux chopines.

C’était le moment et le lieu.

 

J’ai dit, sans songer à malice,

Ce qui venait sur le tapis,

Des vérités de La Palice,

Des apostrophes de dépit.

 

J’ai dit, sans savoir où me rendre,

Sans savoir où j’étais rendu,

Sans vraiment chercher à comprendre,

La crainte de mes pas perdus.

 

J’ai dit, sans trop me compromettre

Pour éviter les altercas,

Sans même avoir recours au mètre,

Ce que l’on dit dans certains cas.

 

J’ai dit, mais c’est sans importance,

Mes regrets à n’en plus finir

En buvant des coups de partance.

J’en garde un aigre souvenir.

 

J’aurai dit, dans un style agreste,

Les plus pervers raffinements,

Sans jamais jouer de mon reste

Dans mes derniers retranchements.

 

J’ai dit… Je dis… Dire soulage,

Et je m’y lance à l’étourdi

Comme un plaisantin de village,

Comme un ancien ragaillardi.

 

Ce que je dis à la légère

Devient de plus en plus pesant,

Mais peut-être que j’exagère

Le poids des mots, le poids des ans.

 

J’ai dit, à bannière levée,

Jusqu’aux trois quarts de ma raison,

J’ai dit mes sorgues dépavées

Et les piments de ma saison.

 

J’ai dit sans vouloir vous atteindre,

Sans doute des méchancetés.

Loin de moi l’idée de vous teindre,

De vous tenir à mon côté.

 

Je dis - esquivez mes offenses,

Vous voyez offense partout -,

Je dis vos moyens de défense,

Vos manques, vos maigres atouts.

 

Je dis, en tant que pamphlétaire,

Tout ce qui trouble l’air du temps.

Il n’est pas en moi de me taire,

Vous devriez en faire autant.

 

Je dis mes duels et mes joutes

Avec la gueule de l’emploi.

Pour bannir mon sérieux, j’ajoute

Quelques pincées de sel gaulois.

 

J’ai dit tout le mal que je pense

Des Marseillaise, des drapeaux

Et de toutes les récompenses

Qui trouent les culs, les cœurs, les peaux.

 

Mais que dire à ces républiques

Qui n’ont que faire des tréteaux,

De leurs gratte-ciel babéliques,

De leur méditante morte-eau ?

 

Que dire aux causeurs pour deux thunes

Qui enfourchent leurs écheveaux,

Aux gueux qui brusquent la fortune,

Aux matafians du caniveau ?

 

Que puis-je dire à ces brochettes

De maquereaux au muscadet,

De chevaliers de la manchette

Et de résidus de bidet ?

 

Que dire à ceux qui font le nombre

Dans mes fantasques bataillons,

Fols, qui courent sus à mon ombre

Et qui s’arrachent mes haillons ?

 

Que dire à celles qui m’aigrissent

Et qui m’obligent à choisir ?

Que dire à celles qui fleurissent,

A ces compagnes de loisir ?

 

Que dire sur mes quais de gare ?

Je n’ai plus rien à déclamer.

Petit à petit, je m’égare

De ceux-là que je crus aimer.

 

Que dire à la plume inlassable

Qui joue du sud à l’aquilon ?

A la plume or intarissable

Qui exploite tous mes filons ?

 

Que dire à la plume volage

Qui vole, vole au gré des vents ?

A la plume qui n’a plus l’âge

D’être grosse sur le devant ?

 

Que dire à la plume vieillotte

Qui crachotte sur mes papiers ?

Va, j’en ferai des papillotes,

Des torche-culs pour les troupiers !

 

Que dire à la plume tenace

Qui m’entraîne dans ses combats

D’avant-garde au bas du Parnasse,

Dans ses bas-fonds, dans ses ébats ?

 

Que dire à la plume indulgente

Qui tire un trait sur les brocards

De mes espiègles cortégeantes

Sans jamais les mettre à l’écart ?

 

Que dire à la plume badine

Qui virevousse entre mes doigts ?

Que dire à cette gourgandine,

Sachant tout ce que je lui dois ?

 

Que dire à la plume retorse

Qui donne à mes peineux récits

Des entourloupes, des entorses,

Qui se perd dans des raccourcis ?

 

Quand je dis ma turlututaine,

Tout Paname en est abreuvé.

Jusques aux vasques des fontaines,

Le Beaujolais est arrivé.

 

Je dis les folies de Pantruche,

Les frasques de la dame Eiffel,

Les trucs d’une faune qui truche

Sur des valses de Waldteufel.

 

Je dis les brumes de la Seine.

J’ai une corne et un falot,

Sur le dos, un pan de misaine.

Ne suis-je pas son matelot ?

 

J’aurai dit ses anges de grève,

Ses cagnards et ses tafouilleux,

Redit les longues et les brèves

De ses rimailleurs rocailleux.

 

Je redis - ce n’est jamais marre -,

Paris, tous tes soulèvements ;

Je suis de tous tes tintamarres…

Je besogne dans ton roman.

 

J’en ai dit des lais, des ballades

Entre Saint-Ger et Montparno,

Ma saison rouilleuse est malade.

Garçonne, un Byrrh ! Non, un pernod !

 

J’aurai dit tous mes incendies

De cônes, d’aiguilles de pin,

Dit mon cœur, mes mains qui mendient

Sous mon manteau à la crispin.

 

J’ai dit, sur les pas de Sissone,

Des ha, des ho, des hop, des hon,

Embarrassé de ma personne,

O mon patraque accordéon !

 

Qu’ai-je dit à la cantonade

Pour les lauriers, pour les flonflons,

Pour les soudaines bastonnades

Entre la nuque et les talons ?

 

J’aurai dit, chaussé d’un cothurne

Et d’une socque, l’égrillard

De mes baguenaudes nocturnes,

Dans les embrouilles des brouillards.

 

Je dis à des banquettes vides,

Tout blanc vêtu comme un moulin

-Un verre d’eau, des vers d’Ovide,

Des gambades de Trivelin -,

 

Je dis mes colliers de misère,

Mes fers, mes boulets de canon…

Sur le jus du mois de Rosaire,

Je prêche en attrape-minon.

 

Je dis des odes rhapsodées ;

Je ne radote pas, vieux corps !

Avez-vous toujours dans l’idée

De me pousser dans les décors ?

 

Ce que je dis dans les paroisses,

Flanqué de paours, de pacants,

Afin que mes pensées y croissent,

Je l’irai dire au Vatican.

 

Devrai-je vous dire la messe ?

Vous n’entendez plus le latin.

Vous louez les eaux du Permesse,

Les neuf nymphes, mes roux mâtins ?

 

J’ai dit, dans des phrases tremblées,

Presque tout et n’importe quoi,

Tout ce qui m’emporte d’emblée,

Ce qui me laisse clos et coi.

 

J’aurai dit toutes mes attentes.

Quelques espoirs me sont venus.

Ai-je été dur à la détente ?

Au possible nul n’est tenu.

 

J’aurai dit, non sans ironie,

Tous mes chahuts, tous mes chambards.

On me traînait aux gémonies.

C’était compter sans mes clébards.

 

J’ai dit, j’ai dit à la passade,

Comme vous, des banalités

A des attroupements maussades,

A des escortes en gaîté.

 

J’ai dit toutes mes martingales,

Dit toutes mes combinaisons

Et dit les parties inégales.

Labyrinthes, ponts, puits, prisons…

 

J’aurai dit tout ce qui m’endêve,

Tout ce qui me fait furibond.

Vous ne m’êtes d’Adam ni d’Eve,

Vous qui crevez ma balle au bond.

 

J’aurai dit mes tourments d’esthète,

Mes tourmentes de tournoyeurs,

Dit mes rondes sans queue ni tête,

Dit ma rue pleine d’aboyeurs,

 

Et dit - y voyez-vous du crime ? -,

Sans plus, mes rêves libertins,

Tout ce qui me pousse à la rime,

A mes passe-temps enfantins.

 

J’ai dit toutes mes galeries

D’autoportraits au vitriol,

De nus à l’huile d’égéries,

D’ébauches de petits mariols…

 

Je dis à la vieille musette

Qui, depuis toujours, bat mon flanc,

Mes pires années de disette,

Mes âges d’or, ma jappe en plan…

 

Je dis mes cités englouties,

Mes noyades dans un étang,

Mes impétueuses sorties,

Mes calmes plats impénitents…

 

Je dis mes fiévreux marécages

- Marais de boue, de jonc, de sel,

De gaz -, mes festoyants bocages,

Mes marées et leurs carrousels.

 

Je dis mes bordées, mes croisades,

Mes croisières, mes errements,

Mes tours, mes tournées de rasades,

Mes sauts hors de mon élément.

 

Je dis que plus rien ne m’épate

-Ou quelque chose d’approchant -,

Ni ma besogne en pleine pâte,

Ni mes chutes dans les plains-chants.

 

Je dis, parfois entre deux portes

Pour ne pas sortir de mes gonds,

Ce qui d’ordinaire m’emporte

Jusqu’à bafouiller mon jargon.

 

Je dis mes retours en fanfare

Et mes départs sur les chapeaux

De roues, plein pot, pleins gaz, pleins phares,

Deux cavales sous le capot.

 

Que dirai-je six pieds sous terre,

Entortillé dans mon linceul

Tout cousu de petits mystères,

Mes aïeux ? Enfin, enfin seul ?

 

J’ai dit ! Que les crochets s’y mettent !

J’ai dit ! Je veux un point final !

Que mes soudards se guillemettent

Et rangent tout mon arsenal !

 

Je remue des morts à la pelle,

Ce que les loups en ont laissé.

A table ! Une femme m’appelle.

On mange ! C’est midi passé.

 

 

Robert VITTON, 2015


Notes

 

Hoplomaque : gladiateur combattant avec une armure pesante.

Burle : plaisanterie, moquerie.

Rambaud : fils d’un chevalier de Provence qui se distingua par ses chansons et ses sirventes.

Sirvente : poème satirique, politique ou moral que chantaient les troubadours du XII et XIII siècle.

Damote : dans le parler provençal, femme qui prend des poses, de grands airs.

Félibrique  : adjectif plaisant de félibréen.

Tarole : tambour au son plus clair que celui d’un tambour ordinaire. Son inventeur, Grégoire, lui donna le nom imitatif de tara qu’il changea en tarole.

Harmonipan : sorte d’orgue de Barbarie.

Contumélieux : (latinisme) qui offense, qui outrage.

Turlututaine : paroles que l’on répète sans cesse.

Trucher : mendier par fainéantise. Vieux mot.

Ange de grève : chargeur et débardeur de la place de Grève dont les crochets semblent des ailes.

Cagnard  : un cagnard est un fainéant, un vagabond ; le cagnard est le lieu - sous les ponts de la Seine - où se rassemblent les enfermés dehors.

Tafouilleux : homme dont l’industrie est de récupérer les objets que la Seine charrie.

Baguenaude : ancienne pièce de poésie française faite en dépit des règles et du bon sens.

Trivelin : personnage de ballet.

 

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