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Ça arrive de temps en temps (nouvelle extraite de N)
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 Article publié le 6 juillet 2015.

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Les 40 premières pages [ICI...]

 

Jules Sarabande eut une enfance, comme tout le monde (dites-moi si je me trompe). Elle dura sept ans, à peu de choses près, car à cet âge il commit un acte qui, huit ou neuf ans plus tard, devait l’amener à connaître les affres de l’enfermement. Mais n’anticipons pas. L’existence de Jules peut se diviser en périodes : la dernière, c’est sa vie d’adulte, qu’il consacra principalement à la poésie et au rêve, ainsi qu’à l’examen des apparences ; la troisième est un cauchemar qu’il vécut dans un établissement de santé et qui dura huit ans, je crois ; la deuxième, qu’on pourrait appeler jeunesse si elle ne commençait pas si tôt, est la lente (ou rapide) chute de l’enfant dans les complications occasionnées par le crime ; et la première, nous allons en évoquer ici un fragment à notre avis significatif du malheur qui habita cet être autrement sensible et chaleureux.

Le personnage de Jacques Brel nous confie qu’il « n’a jamais tué de chat, ou alors ya longtemps ». Jules Sarabande, au seuil de la mort, se souvint de ces vers. On dit même qu’il les chanta avant d’être emporté par la pourriture qui conclut la vie, abomination à laquelle l’existence s’applique tous les jours à nous préparer. Comme elle est bien faite !

Son père s’appelait Hector Humphrey, sa mère Lucile, trois prénoms qui sentaient l’héroïsme fictionnel, mais le petit Jules, dit Juju, n’en savait rien. Son attention était plutôt excitée par les chats. Pourquoi les chats et pas les chiens ? Reconnaissons qu’en mettant des chiens à la place des chats dans cette histoire véridique, on n’en changerait pas le sens.

Son père revint un jour du travail avec un chat de couleur rouge. Il eût été noir que la suite n’en eût pas été affectée. Jules caressa le chat, examina sa fourrure de près et l’observa attentivement pendant qu’il se nourrissait ou qu’il s’occupait à satisfaire ses besoins naturels. Il le vit courir sur le gazon, sauter sur le toit de la cabane de jardin, dormir sur les coussins et tabasser les petits animaux. Toute cette activité avait beau paraître assez diversifiée pour inspirer le respect, Jules n’en pensait pas moins que c’était là des choses que lui-même n’était pas capable de faire ou dont il était privé par décret parental.

La vue d’un lapin dépiauté le poussa à pratiquer la même expérience sur le chat. Bien sûr, il reconnaissait en lui-même (la chose étant secrète) qu’il n’était pas aussi pertinent de tuer un chat qu’un lapin. S’il y avait un principe auquel son éducation accordait une importance capitale, c’était bien qu’il était complètement idiot de tuer un chat. En y pensant, il entendait son père lui dire magistralement :

« À quoi bon tuer un chat ? Ça ne se mange pas.

— Oui, répondit l’enfant, mais c’est la guerre !

— Ne me parle pas de la guerre ! »

Voilà comment, partant d’un chat, on pouvait, avec Papa, en venir à ne pas parler de la guerre. Jules décida par conséquent de tuer le chat dans le plus grand secret et, toujours dans le même secret, de le dépiauter et même de le manger ou de le donner à manger pour faire disparaître des traces qui pouvaient pousser Papa à parler de la guerre. On n’en parlait jamais et c’était très bien comme ça, d’autant qu’on finit toujours par en parler et alors il est trop tard pour changer d’avis.

Capturer le chat n’était pas une mince affaire. Ça, tout le monde le sait, même un enfant de six ans au plus. L’empoisonner, c’était risquer de s’empoisonner si jamais les autres ne le mangeaient pas. Un coup de fusil (Papa en possédait beaucoup) provoquerait un grand débat sur la guerre. Le couteau, rapide et silencieux, était donc le moyen le plus sage. Seulement voilà, le couteau a beau être rapide et silencieux, tout dépend du chat qui peut mourir lentement et crier en même temps.

Jules consulta l’écran, se renseigna et effaça les traces. Au lieu d’un couteau, qui n’est rapide et silencieux qu’à la condition de ne pas l’utiliser pour tuer un chat (on en parlait beaucoup sur la Toile), il fallait s’en remettre à l’efficacité simple et définitive du caillou. Il ne s’agissait nullement de le lancer pour atteindre le crâne réputé fragile du chat, mais de « l’asséner ». C’était écrit noir sur blanc. Assénons !

Mais pour asséner, il faut nécessairement trahir. On assène dans le dos et par surprise. C’est comme ça qu’on trahit. Et avant d’asséner, il faut préparer le terrain de l’amitié et quelquefois de l’amour. Comme il n’était pas question d’amour, Jules fit tout ce qu’il était possible de faire pour gagner l’amitié du chat.

Au début, Miss Tigri (c’était une chatte) dédaigna les signes d’amitié les plus humiliants pour celui qui les donne. Jules en conçut une haine si profonde qu’il lui fut impossible de faire de nouveaux signes. La chatte lui tournait le dos chaque fois qu’il s’en approchait pour faire des signes… ou ne pas les faire s’il en était à la période de haine qui suivit celle des préliminaires. La seule chose positive, c’était qu’elle lui tournait le dos dès qu’il faisait un signe.

Jules mit alors un caillou dans sa poche, inventa un nouveau signe et s’approcha de la chatte. Elle lui tourna le dos comme prévu. Il calcula aussitôt le temps dont il disposait pour mettre la main dans sa poche, en sortir le caillou et l’abattre sur le crâne délicat de l’animal. En y réfléchissant, il pouvait même supprimer la première partie de l’opération et arriver près de la chatte avec le caillou dans la main. Il lui restait alors l’autre main pour faire des signes.

Il procéda ainsi. Et ce qu’il craignait arriva : la chatte ne se laissa pas approcher. Et même, elle lui fit face. Il renonça à lui faire un signe et retourna dans sa chambre pour réfléchir.

« 1, pensa-t-il, je sors le caillou et 2, je l’assène. Merde ! Ce n’est pas compliqué ! Qu’est-ce qui m’a pris de lui foutre la trouille avec mon caillou dans la main et le signe dans l’autre. Il faut que j’arrive avec le caillou dans la poche, tenant le signe avec les deux mains pour lui inspirer confiance ou en tout cas pour ne pas éveiller ses soupçons. »

Il recommença. Mais la chatte ne lui tourna pas le dos. En représailles, il ne lui donna pas le signe et retourna dans sa chambre. Décidément, le caillou conseillé par un anonyme de forum n’était pas le bon moyen d’en finir avec cet animal qui, d’exercice en exercice, avait dépassé son assaillant en maîtrise du terrain. Le couteau demeurant aussi rapide et silencieux, Jules en piqua un à la cuisine, un à sa taille, affilé et pointu.

Je ne sais pas si vous avez déjà essayé de sortir un couteau de votre poche. Ce n’est pas évident. Il faut le rentrer en position verticale, marcher sans le déplacer et, au moment de mettre la main dans la poche, saisir le manche sans répandre son propre sang. Un caillou, à côté, c’est du gâteau. Jules refit l’exercice préparatoire plus de cent fois. La lame passa si près de ses petits doigts d’enfant qu’il renonça à cette méthode trop adulte pour être de quelque utilité à un enfant de son âge.

Non, non ! Pas le fusil ! Il passait devant la vitrine aux fusils, quelquefois surpris par son père qui se lançait alors dans d’interminables récits de chasse. Il vantait les mérites du Mannlicher, la finesse du Franchi, la force du Browning, la précision du Beretta. Mais rien sur le Winchester qui était un fusil de guerre. Il suffisait d’ailleurs que l’enfant le montrât du doigt pour que son père s’emportât violemment et quittât immédiatement les lieux. C’était un bon moyen pour en finir avec la mort des animaux et le savoir du chasseur.

Partant du chat, on en venait donc à la guerre, mais on n’en parlait pas. Son père était le seul dans la maison à pouvoir en parler. Jules eût aimé ce genre de récit. Il est toujours plus instructif de tuer l’homme plutôt que l’animal. Une pareille expérience devait valoir tout l’or du monde, mais dans la vie, on fait avec ce qu’on a. Et Jules avait un père qui ne parlait pas de la guerre. Seul, le Winchester en témoignait, mais sans récit, sans critique, sans rien. C’était un fusil dans une vitrine. Il y avait même des cartouches dans le tiroir du dessous. Avec un tel fusil, on pouvait tuer dix chats à la fois !

Jules ignorait combien d’hommes avait tués son père. Peut-être aucun. On peut faire la guerre sans la faire. Ou être un très mauvais tireur. On en revenait ou pas. Et si on avait la chance d’en revenir, on n’avait pas forcément envie d’en parler. Il y avait une raison, ou plusieurs. Elles étaient à l’intérieur de son père. Ou à l’extérieur, quelque part sur un champ de bataille servant aujourd’hui de terrain de football ou étant retourné à sa première utilité. Le Winchester aurait pu ne pas exister. Mais s’il existait, c’était parce que papa était revenu avec lui. Pourquoi revient-on de la guerre avec le fusil qui a servi à tuer des hommes ? Et s’il n’en a pas tué, pourquoi le ramener ? Pourquoi ne pas l’avoir enterré sur le champ de bataille ou ailleurs si la guerre était ailleurs ?

Jules, le cerveau embrouillé par toutes ces réflexions, jeta un œil expert sous l’évier de la cuisine. Sur la Toile, l’anonyme des forums connaissait des mélanges toxiques et même détonnant. C’était tentant. Mais autant expérimenter le toxique nécessitait peu de moyen et pouvait se faire en toute discrétion, autant l’explosion était à exclure du champ limité de la maison. On intoxiquait bien ses ennemis à la guerre. On voyait ça à la télévision. Mais on ne trouvait pas ailleurs les masques à gaz nécessaires à la protection de la famille et sans doute du voisinage. Pendant ce temps, la chatte menait sa vie comme elle l’entendait. Jules voyait dans ce comportement une manière de l’humilier. Cette liberté intolérable dont jouissait l’animal voulait clairement dire : « Tu ne sais pas tuer, mon pauvre ! »

Ne pas savoir, cela peut toujours s’arranger. On finit toujours par savoir. Mais la pauvreté ? Non ! Il était maintenant obligatoire de tuer, au caillou, au couteau, au poison ou à la balle, mais tuer ! C’était d’ailleurs bizarre de connaître la haine maintenant, au moment où le passage à l’acte paraît impossible ou au moins difficile sans se faire remarquer. Au début, Jules ne haïssait pas la chatte. Elle était un sujet d’expérience. Une perspective de réponse à toutes les questions qui emportaient le père si jamais elles commençaient à se poser. Et puis, on ne savait comment, on en était venu à haïr. Mais est-il vraiment intelligent de haïr un animal ? N’était-ce pas parce qu’il est nécessaire de haïr l’homme pour le tuer que l’enfant jouait maintenant avec le terrible instrument de la haine ? C’est l’homme qu’il faut haïr si l’on veut éprouver sa propre capacité létale. Mais quel homme ? Papa ? Oh non ! En tous cas pas avant qu’il expliquât clairement ce qu’il faisait à la guerre avec un fusil-souvenir dans les mains.

« Je ne sais pas tuer… Moi, pauvre… Il faut pourtant que je recommence à me regarder en face ! Je ne vais pas passer le restant de mes jours à me demander si je sais tuer l’homme ou si je suis tellement pauvre que ce n’était même pas la peine de se poser la question. »

Ce fut la dernière réflexion sensée de Jules avant la tragédie.

*

 

Des mois avait passé. Combien ? Il est difficile de le dire. L’esprit d’un enfant n’est pas conçu pour mesurer le temps. Il est trop occupé à mettre un nom sur les choses et à s’accaparer de certaines de ces choses par un moyen ou par un autre. Jules ne s’approchait plus de la chatte. Ou c’était la chatte qui l’évitait. Ils vivaient dans cette maison pourtant chaleureuse comme deux étrangers. Papa fuyait dès qu’il entendait le mot guerre. Et Maman veillait à ce qu’on ne le prononçât pas. La chatte avait au moins la chance de ne pas savoir parler. C’est fou ce qu’on peut parler quand on sait le faire ! Et les mots interdits reviennent pour boucher les trous de la conversation, ce qui provoque des moments de panique, de drame ou d’inquiétude. Il y a tellement de moments à éviter qu’il arrive qu’on ne sache plus l’heure qu’il est quand le temps est venu d’enfin ouvrir la bouche pour parler. « Guerre ! Guerre ! » hurlait joyeusement l’enfant quand son père était au travail, au marché ou à la chasse. Derrière le rideau, la mère se mordait la langue pour s’interdire d’interdire, mais l’enfant ne le savait pas. Dire qu’il y a des gens qui peuvent vous dire ce qui se passe derrière un mur sans en faire le tour !

À la télé, la guerre continuait. Papa n’y allait plus. Il avait le fusil mais peut-être plus l’envie. Il y a sans doute des choses plus importantes que de savoir tuer. Et surtout d’en tirer un enseignement. Mais de quel enseignement s’agissait-il puisque l’enfant en était privé ? Et Jules s’imaginait que soit son père n’avait jamais fait la guerre, soit la guerre n’enseigne rien. De deux choses l’une. Et tout ça à cause d’un chat qui était une chatte !

L’idée revenait. Elle se fixerait un jour. Et pendant qu’elle revenait, lentement mais sûrement, Jules devint mélancolique. Il n’avait jamais été mélancolique. Et il ignorait que le corps en souffre. Il avait mal au ventre. C’était sa manière de montrer sa tristesse. On le purgea. Il eut mal au cœur. Et ce serait toujours ainsi : il aurait toujours mal quelque part, quoiqu’on fît pour le soigner. On finirait par soigner plusieurs maux à la fois et alors il deviendrait fou. Cela, il l’ignorait. Et son père ne voulait pas y penser. Maman appliquait les ordonnances à la lettre. Et la chatte, indifférente et lointaine, se prélassait sur le gazon ou courait après les oiseaux criards.

On est ainsi fait qu’on ne peut pas échapper à son destin. C’était en tous cas ce que pensa Papa plus tard. Maman le pensa aussi, mais sans y croire, car son esprit cherchait encore à sauver son enfant. Et la chatte mourut, beaucoup plus tard, de mort naturelle.

Jules avait bel et bien tiré. Il avait utilisé le Winchester. Le premier coup avait arraché le montant d’une porte. La chatte, affolée, avait descendu l’escalier si rapidement que Papa, qui lisait dans le salon, se demanda quel diable la poursuivait. Il ne se leva pas. Le coup de feu l’avait paralysé. Comme à la guerre.

Jules ne descendit pas l’escalier. Il se posta à la fenêtre. Il tira encore sans toucher l’animal. Sa mère était en train de traverser la chambre, les bras en avant et les doigts prêts à saisir l’enfant, ou l’arme, ou les deux à la fois, elle ne savait pas encore. Jules appuya sur la détente. Inutilement, car la chatte avait disparu. Puis il lutta. Il savait que son père était paralysé dans son fauteuil, le journal entre ses mains et les lunettes sur le bout du nez. Et sa mère avait empoigné le canon par le bout. Jules rencontra un instant ce regard terrible. On aurait dit qu’elle voulait le tuer. Et c’est ce qu’elle fit, sans le vouloir. Le crâne de Jules sauta en l’air. Un jet de sang monta au ras des carreaux sans les éclabousser.

Le père, enfin libéré de la paralysie, était monté. Il vit le cadavre entortillé aux rideaux, le fusil dans les mains de sa femme, les yeux de la chatte dans la nuit. Mais il n’eut pas le temps de demander ce qui s’était passé. Sa femme était dans le jardin, s’arrachant les cheveux, à genoux dans le tendre gazon. Tout autour, les fenêtres s’éclairaient l’une après l’autre. On entendait une plainte gutturale qui n’avait pas de début et ne semblait pas trouver sa fin.

« Jules s’est suicidé ! Jules s’est suicidé ! »

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