Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
ESPACES D'AUTEURS
Ces auteurs ont bien
voulu animer des
espaces plus proches de
leurs préoccupations
que le sommaire de la
RAL,M toujours un peu
généraliste.
Ah ! Ah ! Oh ! Oh !
Navigation
[E-mail]
 Article publié le 7 mai 2017.

oOo

Ah ! Ah ! Oh ! Oh ! Pierre se regarde dans le dos d’une cuillère à soupe. Il se rase. La chambre contient une porte, une fenêtre, un lit et cette cuillère qui devient le centre géométrique de la scène. Ah ! Ah ! Oh ! Oh ! Qui a oublié le rasoir ? se demande-t-il. Je ne me rase pas. Je fais semblant. Ah ! Ah ! Oh ! Oh ! Son esprit devient cartésien alors qu’il aimait le surréalisme. Que s’est-il passé pour qu’il ait changé à ce point ? Ah ! Ah ! Oh ! Oh ! Comme il n’a pas de rasoir, sa barbe (de combien de jours ?) continue de pousser dans la barbe du jour précédent. Ah ! Ah ! Oh ! Oh ! Il regarde le plafond et voit l’ampoule blanche et éteinte suspendue à deux fils dont l’un est rouge et l’autre bleu. Il a déjà vu ça quelque part. Mais où ? Ah ! Ah ! Oh ! Oh ! La porte est ouverte comme si quelqu’un venait de sortir. Qui est sorti ? Qui est cet être qu’il est bien obligé de qualifier d’inconnu, même s’il l’a connu ? Ah ! Ah ! Oh ! Oh ! Il s’aperçoit que sa main tremble. A-t-il tué quelqu’un ? Le plan qui montre la main tremblante sert à désigner le coupable ou à signifier le remords. Ah ! Ah ! Oh ! Oh ! Où est passé mon exemplaire du Discours ? Je n’ai pas lu les Méditations. Qui suis-je ? Et pourquoi suis-je ? Mais il n’y a personne pour répondre à cette question essentielle. Pourtant, il y avait quelqu’un. La porte serait-elle ouverte si personne n’était sorti ? Il n’a jamais vu ce film qui n’existe pas. Ah ! Ah ! Oh ! Oh ! Il continue de se raser, observant son visage déformé dans le dos de la cuillère. Je suis français, donc je suis cartésien, pense-t-il tout haut tandis que la peinture se décolle des murs. Le lit est couvert de draps. Les draps sont pliés. Personne ne s’en est servi. Ce fait incontestable signifie-t-il que quelqu’un est sorti avant de se coucher ailleurs ? Tout porte à le croire. Ah ! Ah ! Oh ! Oh ! Il lance un regard circulaire à partir de l’endroit où se trouve la fenêtre. Est-ce une fenêtre ? Et à qui appartiennent ces rideaux ? Il prononce le mot : Elle sans arriver à en retrouver le nom. Ah ! Ah ! Oh ! Oh ! La mémoire est-elle à ce point infidèle ? Ah ! Ah ! Oh ! Oh ! La fenêtre doit être ouverte. Il faut absolument qu’elle soit ouverte. Il ne sait pas pourquoi, mais il le faut. Le regard (est-ce le sien ?) quitte la fenêtre par la droite et circule comme un pinceau sur la toile des murs. Rien sur les murs. Pas une trace de doigt. Ah ! Ah ! Oh ! Oh ! Pas une mouche. Rien. Rien que le mur. Ce mur qu’il hait. Il n’a jamais haï autant. Et c’est un mur qui fait l’objet de cette haine. Mais est-ce bien le mur. N’est-ce pas plutôt ce qu’il représente ? Ah ! Ah ! Oh ! Oh ! Que représente-t-il, ce mur ? Il a le mot sur la langue quand son regard rencontre le côté gauche de la porte, celui qui s’oppose à l’autre côté qui porte la porte sur de solides gonds de chez Leroy-Merlin. Il connaît ce modèle de gonds. Il en a acheté pour sa maison de campagne. Quelle est cette campagne ? Ah ! Ah ! Oh ! Oh ! Traversant la porte, le regard sort et se pose sur un tapis de couloir dont les frises lui rappellent quelque chose qu’il a oubliée depuis. Personne ne marche sur le tapis. Et en face de sa porte, une autre porte. La même porte. Est-ce sa porte ? Est-il en train de se raser avec un vrai rasoir et devant un vrai miroir derrière cette porte qui devient le centre ? Ah ! Ah ! Oh ! Oh ! Il en éprouve le besoin de sortir. Mais s’il sort, est-ce pour suivre l’être qui vient de sortir après avoir déposé les draps sur le lit ? Il chancèle soudain. Il a vu quelque chose capable de le faire chanceler. Le rasoir imaginaire tombe. La cuillère tombe. Est-elle imaginaire si elle tombe ? Et pourquoi le rasoir, qui est imaginaire, tombe-t-il lui aussi ? Ah ! Ah ! Oh ! Oh ! Il fait quelques pas vers la porte. Il est tellement fasciné par l’objet qui le fait chanceler qu’il en oublie qu’il était en train de jeter un regard circulaire. Quelle influence aura cet abandon sur la suite du récit ? Le lecteur ne le sait pas et il angoisse. Vous angoissez. Ah ! Ah ! Oh ! Oh ! L’objet prend toute la place. Qu’est-ce qu’un objet qui prend toute la place ? Est-ce un objet unique ? Est-ce encore un objet ? Descartes répond-il à cette question qu’il ne pouvait pas se poser à son époque. Ah ! Ah ! Oh ! Oh ! murmure Pierre. Ah ! Ah ! Oh ! Oh ! Je suis fier d’être français. Il ne sait pas pourquoi il dit qu’il est fier et il n’est plus tellement certain d’être français. L’objet sera-t-il une révélation ? Que se passera-t-il après l’objet ? Peut-on s’attendre à un évènement immédiatement après la présence de l’objet. C’est un couteau. Du même style que la cuillère. Il manque la fourchette. Où est la fourchette ? devient la seule question à poser à ces lieux énigmatiques. Ah ! Ah ! Oh ! Oh ! Suis-je Descartes ? Le temps vient-il de se réduire à cette seule évidence visuelle. La cuillère étant parterre depuis qu’elle est tombée dessus, il se voit maintenant dans le creux. Il se voit en Descartes. Il dit plusieurs fois : cogito ergo sum. Mais rien ne se passe. La formule n’a plus d’impact sur le présent. Une mouche se pose sur les draps pliés, mais ce n’est pas une mouche. En s’approchant, il voit clairement une mouche. Donc c’est une mouche. Ah ! Ah ! Oh ! Oh ! Ah ! Ah ! Oh ! Oh ! Où est passé mon regard circulaire. Il vient de sortir et me voilà prisonnier de ce lieu étranger. Non. Je n’oublierai pas qu’il manque une fourchette. Il se mord la langue et la fait saigner. C’est bien la sienne. Il la comprend d’habitude sans la faire saigner, mais là, dans cette chambre aux odeurs géométriques, il s’est senti un moment étranger aux draps posés et pliés sur le lit. Or, pense-t-il, il n’est pas possible que quelqu’un ne les ait pas pliés et posés. Et si j’ai raison, cet être est sorti, non pas parce que je l’ai vu sortir, mais parce qu’il n’est plus là pour dire le contraire. S’il était là (il ou elle), nous serions dans un roman américain. Or, ce roman est français. Donc, le lit n’est pas le mien, pas plus que les draps où se cache peut-être la fourchette. Ah ! Ah ! Oh ! Oh ! Ah ! Ah ! Oh ! Oh ! Ah ! Ah ! Oh ! Oh ! Il se jette sur les draps pliés et posés. Il en saisit le discours. Il le déconstruit. Le discours n’est plus drap, il n’est plus plié, il n’est plus posé, il est, tout simplement. Ah ! Ah ! Oh ! Oh ! Une fois le discours dédrapisé, Pierre se couche sur le lit sans draps. Il ferme les yeux pour ne pas dormir. Il continuera son regard circulaire un autre jour. Pour l’heure, estime-t-il, il a assez travaillé. Il ne travaille jamais plus de trente-cinq heures par semaine, moins les RTT, les congés maladies et l’école buissonnière. Il sourit. Si quelqu’un passait dans le couloir à ce moment-là (mais personne ne passe), il verrait un homme couché sur un lit sans drap. Il ne verrait pas les draps qui ont pris la place des rideaux. Car tel est le pouvoir de Pierre, de changer les draps en rideaux, le lit restant un lit et la fenêtre, quelque chose qui y ressemble beaucoup.

Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
2004/2017 Revue d'art et de littérature, musique

publiée par Le chasseur abstrait éditeur - 12, rue du docteur Sérié - 09270 Mazères - France

sarl unipersonnelle au capital de 2000 euros - 494926371 RCS FOIX

Direction: Patrick CINTAS

Copyrights: - Le site: © Patrick CINTAS (webmaster). - Textes, images, musiques: © Les auteurs ou © Le chasseur abstrait (eurl). - Logiciel: © SPIP.

Contact

Dépôt légal: ISSN 2274-0457