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Chanson d’Ochoa (Cancionero español)
Chant quatorze - Notes sur le narrateur

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 Article publié le 22 avril 2004.

oOo

Chant quatorze

Notes sur le narrateur

Il était trois heures dans la nuit quand Ochoa aperçut le toit
De sa maison. Pas de lumière sous le porche. Ochoa vivait seul.
L’éclairage public n’atteignait pas la clôture de son jardin.

Il ne se hâtait plus. Dix minutes le séparaient de son lit.
Il couchait dans la couverture. Sa laine était mélangée de débris
Contractés par l’usage des sols. Des éclats de coquillages,

Aussi minuscules que possible, appartenaient maintenant à ce musée
Des errances. Il avait conservé le vaquero et la chemise, ayant plié
Le vaquero dans la chemise et roulé la chemise au bout d’une ficelle.

Nuit nue, me voilà ! Je n’appartiens plus à la terre. Voici mes bêtes
Dans un enclos, silencieuses les bêtes héritées de l’habitude
Et de la résignation. Elles le regardaient à travers les planches.

Nuit nue, me voilà ! J’ai parcouru le court chemin qui me sépare
Des autres et je n’ai trouvé qu’un instant de plaisir. Voici mes arbres
Fruitiers, mes amandiers, mes oliviers et mon âne patient qui attend

Toujours. Nuit nue, me voilà ! Ma cheminée ne fume pas comme en hiver.
Voici mon bois coupé et mon séchoir. Un chien qui ne m’a jamais
Appartenu me regarde rentrer dans ma demeure. Un chien que j’ai toujours

Connu. Nuit nue, me voilà ! Voilà de quoi je suis propriétaire. Voici
L’infini et le néant. Et encore le frémissement des bêtes qui s’assemblent
Pour assister à mon retour. Voilà la nuit nue et mon corps itinérant.

Il suivait le chemin, se fiant aux phosphorescences. Les talus montaient
Dans le ciel comme des échines. Homme nu au travail d’un déchiffrement
Des graphismes. Il passa au-dessus de sa maison. L’âne s’était déplacé.

Puis il descendit. On ne descendait pas longtemps. Cela se passait
Lentement, toujours de la même manière, ne rencontrant que des différences
De détail, un ravinement supplémentaire, la disparition d’un relief,

L’excroissance d’une racine longtemps immobile, presque morte, jaillie
De la paroi ou crevant la pierraille. Si j’étais seul, pensa Ochoa,
Je n’existerais pas. Comment exister si personne ne peut vous recréer ?

La remise, près de l’âne, était traversée d’une ombre plus claire.
On voyait l’établi et la brouette renversée comme un hanneton pris
Au piège de la vitesse. Le chien prenait des précautions infinies.

Il n’entra pas tout de suite. Il jeta son baluchon sous la vigne hirsute
Et contempla la terre montant sans limites vers les sommets enneigés.
Il n’écoutait plus le concert depuis que la mer avait disparu derrière

Les jaillissements volcaniques. Il avait acheté une provision de piles
Et quelques cassettes vierges. Un peu de tabac aussi, roulé en cigarettes
Fines comme le blé en herbe. Le chien prétendait se faire caresser.

Ils ne l’avaient pas poursuivis longtemps. Il avait atteint la limite
De leur propriété et ils n’avaient pas franchi cette infime différence.
Ils avaient attendu longtemps, immobiles sur les talus, agitant les torches.

Il s’apaisa dans les tranchées d’un fleuve, peut-être le même fleuve
Qu’il pouvait voir quand les bêtes s’aventuraient au-delà de la propriété.
Des saignées de gypse plongeaient dans le néant des fosses. Il était perdu.

Sans le chien, il s’égarait souvent. Il ne connaissait pas le chien
Comme le chien connaissait la complexité de cette géographie des biens.
Le chien semblait aimer sa seule compagnie. Il le nourrissait

S’il y pensait. L’âne était mieux traité. Il croyait le connaître.
Il connaissait son goût immodéré pour les fèves et pour les poignées
D’une fleur qui n’avait pas de nom mais que les abeilles visitaient.

Les arbres mouraient comme des personnages de tragédies. L’herbe revenait.
La pluie détruisait des agencements qui n’avaient plus d’utilité
Et le vent menaçait d’emporter tout ce qui avait perdu un sens.

Il n’y avait pas si longtemps, il était moins seul, en proie au désir
Mais pas si seul, pas si abandonné. Le fauteuil continuait d’exister,
Avec ses coussins qui sentaient l’urine, avec une autre couverture

Qu’il donnerait à l’âne ou au chien un de ces jours, aux poules peut-être.
Le fauteuil formait une ombre compliquée sur la terre battue
De la galerie, compliquée aussi par la vigne traversée de lune et de soleil.

Il y avait eu des moments d’un réel bonheur de la conversation quand
On évoquait le passé. Il connaissait par cœur la généalogie de ce sang.
Il se souvenait même de certaines présences, à table, devant la cheminée,

En route vers les hauteurs, sous les arbres, en ce temps-là le fleuve
Coulait en hiver, une canne témoignait de cette eau, pendue à un clou
Sous les solives de châtaignier. Un fusil rouillait sans sa crosse.

Les verres avaient cette opacité de la paresse et de l’attente, des verres
Qu’il traitait avec nonchalance, les remplissant rarement de vin.
Les linges de la cruche pourrissaient sur un roseau tendu entre les murs.

Nuit nue ! Mes mains s’accrochaient à des réalités furtives dont mes yeux
Voyaient la profondeur verbale. Je n’étais pas si seul, pas si désespéré,
Il n’y avait pas tant de choses à regarder sans en comprendre la nécessité.

Nous ne savions pas grand-chose les uns des autres. Nous ne savions rien
De la capacité de chacun à reproduire l’autre avec une fidélité de miroir.
Nous regardions les biens avec la tristesse de ceux qui ne s’enrichiront

Plus. La nuit couchait dans les objets familiers avec l’insolence
D’une jeunesse éternelle. Par-dessus les haies de roseaux, les niches
Du cimetière renvoyaient des reflets de lettres d’or. Montez, roseaux !

Montez encore d’un mètre ! Je ne veux plus voir ces constructions hâtives.
Croissez jusqu’à l’impudeur ! Que je ne vois plus cette grille de parois !
Et le vent ! Ne transporte plus ces parfums de femmes en deuil !

Jadis, à part quelques soldats partis en conquérants ou en légionnaires,
On finissait dans ces échiquiers, concessions durables jusqu’à l’oubli
Inattendu, étonnant qu’on finisse aussi par oublier les détails absolus.

L’enfant croissait dans les eucalyptus et les pins, découvrait du haut
Des murs, éprouvait sa vitesse au contact des chemins, l’enfant s’étourdissait
Au lieu d’apprendre plus que ce qu’on exigeait de ses mains, enfant

Donné faute de pouvoir lui enseigner la richesse. Rien que cet enseignement
M’aurait sauvé de l’épuisement et des mauvaises postures. Je ne pense plus,
Disait l’adolescent à l’aïeul enfoui dans le fauteuil pissé de son attente.

- Tu seras soldat ! prédisait le Mathusalem qui avait connu ce désir de partir
Pour être riche ou intelligent. Il évoquait des visages obstinés, soldats
Et commerçants, un poète qui écrivait des chansons, un marin qui entretenait

Des femmes, et des bergers, beaucoup de bergers et de cueilleurs de fruits,
Des hommes qui avaient changé de décor et qui n’avaient pas trouvé la force
De revenir dans ces conditions d’une humiliation bien compréhensible,

Bien compréhensible. L’enfant croissait dans ces existences lancées
Comme des pierres de l’autre côté du canyon, n’atteignant pas l’autre côté
Mais prometteuses malgré tout de cet écho parfait. Il y avait d’autres

Enfants. On trimait. C’était il n’y a pas si longtemps, Francisco Franco
Bahamonde flattait l’épaule du roi futur après l’avoir fait sauter
Sur ses genoux. Le portrait retouché du Caudillo figurait en bonne place

À l’église, avec son accompagnement de petites fleurs et d’ex-voto
Punaisés dans le bois dur et opiniâtre des lambris. D’où venait cette
Humidité ? De quelle profondeur, de quelle cavité parallèle ? Les enfants

Se poursuivaient sous l’influence des regards. Tu seras soldat, voulant
Dire qu’il n’était pas doué pour le commerce et que l’aventure réservait
Le combat et les reconstructions à l’homme en butte avec ses origines.

Intelligent, ils t’auraient proposé l’apprentissage de la menuiserie
Ou de la maçonnerie. Tu guidais les ânes sur l’aire de battage, les pieds
Dans les fèves dures, salué par des filles rugueuses, mordu des chiens.

Monsieur Fabrice de Vermort a pris possession de la maison un an après
L’engloutissement de Beñinar. Il avait touché une grosse indemnisation.
Ils ne donnèrent rien à ceux qui n’avaient perdu que le panorama, ceux

D’en-haut, les pasteurs. Ils montèrent pour faire des promesses électorales,
Plus tard. Ils payaient les cierges, pensant à relier le cimetière au réseau
Électrique pour donner une lumière automatique et pallier le nombre

Décroissant des vieilles qui entretenaient le feu mémorial. Des automobiles
Paressaient sous les pins. Ochoa pouvait les voir revenir ou simplement
Découvrir ce qui restait de tangible. Sur le mur d’enceinte, des affiches

Électorales firent bientôt leur apparition. ¿Por quién ? ¿Y porque ?
Fabrice de Vermort apportait régulièrement des fleurs à des hypogées
Surmontées de chapelles aux toitures d’ardoise. Il écrivait l’Histoire,

Ce n’était plus un secret pour personne et on le surprit même à s’en vanter
Quand il avait caché cette oisiveté à des autorités plus perverses encore
Que les marchandages de la démocratie. On le rencontrait à l’office,

Flanqué d’une femme et d’un domestique. La femme sentait bon et le domestique
Était rapide comme un oiseau. Fabrice de Vermort écrivait dans un carnet
Relié de cuir rouge. Il copiait aussi le nom des fleurs. Il ne voyait pas

D’inconvénient à montrer son écriture parfaitement géométrique. Il badinait
Avec les autres femmes et poussait les hommes dans les marges. Aux enfants,
Il souhaitait de bonnes études. La femme souriait et le domestique raflait

Les chapeaux des filles. Ochoa résidait légèrement au-dessus. Les maisons
Des pasteurs étaient vieilles comme le monde. Elles étaient entourées
De terrasses de pierres. Poussaient des amandiers et des oliviers. Ochoa

Possédait un oranger régulièrement pillé par les touristes. - Vous devriez,
Conseillait monsieur Fabrice de Vermort qui avait de l’influence, creuser
Vos idées. Ochoa creusait avec une pelle pointue comme un couteau. Creuser

La nuit dans le lit et le jour avec le soleil qui harcelait sa pensée.
Il creusait comme le lui conseillait Fabrice de Vermort, creusant nuit
Et jour pour ne rien perdre du temps précieux qui filait comme l’argent.

Depuis quand était-il seul ? Il n’y avait plus d’ânes à acheter au marché
De Berja. On achetait des chiens et on s’amusait avec eux comme on s’amuse
Avec ses proches. Pisseux les coussins du dernier signe de vie familiale !

Y dormait un chat robuste comme une femme. Il réussissait quelquefois
À caresser cette âpre tête. Voici ma demeure et mes animaux ! Voici le bien
Cadastral ! Et voici la Renaissance de la physique universelle réduite

À un lopin de terre suffisant pour nourrir son homme et éventuellement
Sa femme si elle n’exige que le bonheur. Souvent sur le point de forniquer
Avec les chèvres, il jaillissait dans la poussière d’une immensité

Capitaliste. Nuit nue ! Les bêtes dorment avec la même inquiétude. Le monde
Est désirable et je m’enfuis ! Mais je reviens chaque fois plus humilié
Et la terre possédée depuis toujours me renvoie à des travaux de survie.

Un peu de soleil sur l’herbe mouillée, il n’en fallait pas plus à Fabrice
Pour retrouver le fil du plaisir de vivre. Il aimait les talus de l’hiver
Et les talwegs fleuris de coquelicots. Le passage furtif d’un animal

Le rendait euphorique. D’autres identifications fébriles peuplaient
Son imagination de promeneur intranquille. On entendait sa canne bleue,
Canne des pastels, chercher le meilleur du chemin pour y laisser sa trace.

Cette nuit-là, tandis qu’Ochoa remontait, lentement déjoué, Fabrice
Sortit de chez lui pour installer sa lunette d’observation. Un coin
Privilégié, entre l’aire de battage et la ruine circulaire d’un moulin

Qu’il n’avait pas connu. Le ciel plombait. Son domestique portait
Les instruments. Une femme en chemise scrutait le ciel derrière un rideau.
Plus bas, un feu mouvementait un paysage d’arbres et de murailles.

Ils préférèrent s’asseoir et fumer, l’un ses cigarettes à bout doré,
L’autre une vieille pipe qui lui brûlait la langue depuis qu’il avait vu
Du pays. Ochoa marchait, nu et désespéré. Le chien l’avait rejoint.

Il gratta plusieurs allumettes contre un pilier, illuminant chaque fois
L’intérieur misérable de la galerie. Il secouait la lampe contre son oreille.
Fabrice cessa d’attiser son tabac, rejetant nonchalamment la fumée

Sur l’épaule du domestique qui le jouxtait. La lampe s’alluma. Ochoa
Vissa une clé dans une porte grise. Le chien s’était couché et reluquait
La couverture jetée sur l’autre. Le baluchon pendait maintenant à un clou.

- Nous l’interrogerons demain, dit Fabrice. Le domestique aimait
Les interrogatoires velléitaires de son maître. Il mordillait le bec
De sa pipe sans y penser, bec de cuivre si sensible qu’il ne s’était jamais

Brûlé les lèvres. Ensuite, il fallut bien admettre que la nuit n’était pas
Pas favorable aux observations cosmologiques. Fabrice n’avait pas ouvert
La carte, monde en formation avec un retard d’une observation sur son esprit

D’aventure. Le domestique envisageait des ports crevés d’étoiles. Il était
Dans le secret sans en comprendre la profondeur verbale mais il reconnaissait
Des pans d’une réalité visitée par la mémoire. - Vous oublierez le jour

Où nous saurons de quoi il retourne, promettait Fabrice en fouillant
L’intimité des talus. Ils condamnaient la femme au silence des cheminées
Ou à la solitude sans sa petite voiture de sport. Ochoa n’aimait pas

Ce voisinage. Ils arrivaient à l’improviste, chargés quelquefois d’un enfant
Criard qui ameutait des oiseaux fascinés. L’enfant surgissait des murs
Et l’esprit d’Ochoa, recueilli au contact de l’herbe mouillée ou d’une

Pierre particulièrement amicale, giclait comme la chair à saucisse
Dans le boyau. Promis à la haine des enfants depuis qu’ils avaient disparu
Tragiquement de sa vie, Ochoa fécondait le génie des apparences.

L’enfant dormait peut-être. Ochoa entra et ferma la porte. Il avait oublié
D’éteindre la lampe ou simplement il la laissait allumée pour signaler
Son retour aux habitants résiduels. Fabrice nota que le chien dormait

Déjà. Le chat avait pris possession du fauteuil. On entendait les bêtes
Contre les planches. Plus bas, le feu continuait de dinguer avec les arbres.
Le domestique attendait un signal. Sa pipe était suspendue dans un air

Saturé d’insectes. - Pouvons-nous d’ores et déjà imaginer cette conversation ?
Demanda Fabrice à ses mains. L’une écrivait ce que l’autre dictait.
- Il sait ce qui s’est passé aujourd’hui et nous désirons ce texte

Plus que tout. Le domestique frissonnait dans sa fumée. Il pouvait voir
La fenêtre derrière laquelle Ochoa tentait de retrouver le sommeil perdu
La nuit dernière au cours d’une crise de désespoir. Il était témoin

De cette éruption du tragique à la surface des tranquillités relatives
De l’hiver, talus perlés comme des vins de fête, coquelicots retournés
Comme des filles légères, exubérances des éjaculations nocturnes,

Réduction commentée au néant. Ochoa avait crié sa douleur avant de traverser
La nuit inclinée. - Vous en savez tous plus que moi, avait déploré
Fabrice à l’aurore tandis que la femme se renseignait auprès de son

Domestique. Il avait passé la journée à se lamenter. L’absence d’une pièce
À sa composition le réduisait à des hypothèses flagrantes. La femme
Se montrait distante s’il occupait toute la place et le domestique

S’agitait comme les feuilles des arbres. Fabrice s’était approché
De la maison mais le chien s’était posté au milieu du chemin comme
À l’entrée d’un enfer qu’il n’appartient qu’aux poètes de visiter.

Maintenant, le même chien se maintenait entre le sommeil et la nuit,
Comme un funambule à quoi s’ajoutent les balles d’une jonglerie éprouvante
Pour le guetteur des illusions d’optique. Heureusement, des bouffées

D’orangers tournoyaient. Fabrice se remplissait. - Il n’y a rien
Comme ces persistances, fit-il remarquer à celui qui l’accompagnait
Quelquefois aux limites de l’incertitude. Rien comme cette durée

Des intrusions. Nous sommes sur le point de changer les données primitives.
Je reconnais le texte là où d’autres découvrent la théorie la plus probable.
Reconnaissez mon utilité. Je vous supplierai presque de m’écouter

Alors que le temps menace de ne pas jouer en ma faveur si je mens.

 

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