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Chanson d’Ochoa (Cancionero español)
Chant onze - Amants et camés dans l’imagination de Pierre

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 Article publié le 22 avril 2004.

oOo

Chant onze

Amants et camés dans l’imagination de Pierre

- Pierre ! Pierre ! Dormez-vous ? Je ne vois pas de lumière chez vous !
Il ne dormait pas. Il s’endormait rarement avant la fin des conversations.
Il les entendait jacasser à propos de leurs voyages dans le temps.

Les terrains vagues s’étendaient vers la plage, tristes parcelles
De terre jaune où des murs de pierre se dressaient comme des moignons.
Cadavres d’une ancienne cité. Il comptait y construire un bonheur

De résidence d’été. Les barques pourrissaient parmi les treuils.
Troncs couchés comme des femmes nues et noires dans l’émergence
De palmiers nains. Des tas de tuiles romaines témoignaient de l’importance

Du projet. Il contemplait les couchers de soleil des photographies
Retouchées. Il avait choisi lui-même les caractères de la publicité.
La courbe des rues avait été inspirée par le sourire d’une femme

Peinte. Les camés piaillaient en marge du bonheur. Ils allumaient
Des feux de joie. Il pouvait voir les robes se déployer en ombre
Chinoise. Ponctuations de cris fragmentés en autant d’essais.

Sa fenêtre s’ouvrait le jour sur des baigneurs, la nuit sur ce spectacle
De l’attente. Le matin, les chiens de la municipalité s’activaient
Pour ramasser les seringues et les préservatifs. On éteignait les feux.

Arrivée des baigneurs. Ils garaient leurs voitures sur la plage.
Gosses trouvant des aiguilles. On ne marchait plus pieds nus.
Une guinguette s’épanouissait en chaises et tables de fortune.

Le vent amenait des odeurs de bergamote et de grillades. Quelquefois
On entrait dans sa propriété et il gueulait. Les intrus s’agitaient
En montrant à quel point il était difficile de trouver la limite

Entre le bien public et la propriété privée. Il s’égosillait.
La police ne venait plus. On le raisonnait au téléphone. Les nudistes
Défilaient dans le sentier jouxtant son jardin d’agrément.

Il souhaitait un affrontement définitif. Les plans attendaient
L’agrément des autorités urbaines. Il connaissait un ancien ministre
De l’ancien régime lui-même propriétaire des anciennes laveries de minerai.

Beau tableau de peinture au mur de son salon. Représentation des gens
Au travail contre le mur de leurs maisons. Rouge des tomates et vert
Des yeux. Verticales se rejoignant tandis que les obliques se rapprochaient

De l’horizontale. Un sardinier voguait sur les toits. Femme au cigare
Peut-être copiée sur une boîte. Prestige d’un taureau peint sur une affiche.
L’ombre d’une statuette s’agrandissait avec le jour. Rancis des angles.

Il sortait une fois par jour pour son rendez-vous avec le maire.
On les voyait prendre un café dans le bureau. Ils parlaient pendant
Une demi-heure et le Français (c’est un Français) sortait par le grand

Escalier. Il retournait chez lui. En chemin, il achetait sa nourriture
Et le journal. Il fumait le gros cigare de la boîte. Il était courtois
Et économe en paroles. Il économisait aussi sur les aumônes. ¡Tacaño !

Le maire sortait à la fenêtre et saluait les passants. Il regardait
Son hôte sans commenter sa vision du futur. Les commentaires, c’était
En d’autres circonstances et elles ne manquaient pas. Le Français

S’éloignait vers sa demeure. Il retrouvait des traces de la nuit.
Les baigneurs, nus ou attifés comme des poupées, transportaient
Leurs parasols. Il leur expliquait que le jardin lui appartenait

Comme l’air appartient à ceux qui le respirent. Lys d’argent. Un citronnier
Déployait une aile sur un carré de carottes. Des roseaux séchaient
En tas. Il interdisait qu’on s’en servît pour étendre les vestes.

Préférez les parasols ! Leurs circularités bombées coloriaient le spectre
Des couleurs en jeu horizontalement. Il comparait sa vision à celle
Des impressionnistes. Quelle différence entre l’imaginaire des fauchés

De la matière artistique et les exactitudes des habitués de l’existence
Sur un fil ! Il était réveillé par les conversations des balayeurs.
Leur brouette métallique résonnait au choc des seringues et des tessons.

Silence des capotes. Les râteaux révélaient quelquefois un bijou
Et il le voyait briller dans leurs yeux. Il ne s’interposait pas.
Au diable les bijoux des camés ! Rentrant chez lui, le matin,

Il parlait des méduses avec les baigneurs. Il portait son petit panier
De victuailles. Le goulot plastifié d’une bouteille émergeait. Queues
Des poireaux cueillis dans le Nord. Un pain gonflait la paille grise.

Consistance des choses trouvées dans le sable. Il préférait les carcasses
De crabes. Au chalumeau, il savait extraire les couleurs de la chitine.
On entrait dans le cabas avec lui. Il mangerait des crevettes avec

Une soupe de poireaux. Un enfant demandait pour les couleurs. Il avait
Un secret mais il ne voyait pas d’inconvénient à préciser que le chalumeau
Avait son importance. Outil du fabricant à la place du pinceau délicat

Des poètes. Il montrait l’endroit où le panneau publicitaire affronterait
Le vent. Ici, les fondations. Là, dans le ciel, les piliers d’acier
Et la voilure du message publicitaire. Sa petite maison avait besoin

D’être repeinte. - Pierre ! Pierre ! Dormez-vous ? Je ne vois pas
De lumière chez vous ! - Je n’en vois pas non plus dans mon sommeil
D’enfant. Si vous passez du rêve à la réalité, ne me réveillez pas.

Je dors. Doña Pilar franchit la clôture et suivit le sentier de mâchefer.
- Pierre ! Pierre ! Dormez-vous ? Je ne vois pas de lumière chez vous !
Il y avait pourtant une petite lueur sous les draps mais Pierre était

Discret comme l’intérieur des murs qu’on ne traverse pas. - Vous
Voulez me parler ? dit-il en apparaissant. Silence provisoire des camés.
Entrez, ma bonne amie. Et parlons de ce qui vous amène à cette heure.

Christ. De la lumière chez moi ! Pour qu’ils frappent à ma porte
En pleine nuit ! Au passage il gratta les cordes d’une guitare pendue
À un clou. Sinistre accord atonal. Doña Pilar frissonna. Il alluma

Une bougie dans un chandelier. Le ventre d’une carafe s’illumina.
Petits verres se frottant. Christ. Ce vin et nos corps. La lumière
Suivait les canaux de l’obscurité. Elle atteignait les tableaux

De peinture. Personnages nus dans les décors d’une observation sommaire.
Il était convaincu de voir ce que les autres négligeaient par paresse.
Nostalgique, il se référait à un temps qu’il n’avait pas connu. Raïssa !

Jeune putain ! Il effleurait des petits seins chargés de lait. Sa caresse
Poursuivait le désir. Les jambes comme le bouquet de deux arbres et
Le ventre, terreau de l’existence. Cette putain ! Doña Pilar avait frémi

Quand les fruits avaient changé de mains. De son côté, Pierre avait aperçu
Le vagabond en passant sur une place encore déserte. Fenêtre fermée
De la putain endormie seule dans son lit. Les persiennes se remplissaient

De soleil. Désignation matinale des lieux de la luxure. La lumière
S’épanouissait ensuite sur les façades. Doña Pilar le voyait passer
Mais elle ne se montrait pas en chemise. Exubérance des miroirs.

Pierre écouta le récit. La scène des paniers l’inspirait. Les fruits
Changeant de place, la proximité des mains cherchant à contenir la rhéologie
Du moment, le mélange parfait de deux existences. Il manquait cependant

Un modèle à ces didascalies. Christ. Puis la séparation provisoire,
L’étirement de cet instant décisif. Je suis un proxénète de la scène
De genre, proclama-t-il dans son silence. Pas assez de lumière

Pour que doña Pilar observât l’apparition de nouvelles éphélides. Elle
Ne connaissait que le visage commun à tous les Cintas. Portraits des chaises
Ayant servi jadis à l’appui de modèles soucieux de paraître conformes

À l’idée de reflet fidèle. Des croix désignaient les murs. Soleils noirs
Et blancs de la peau. Un cri de camé le ramena à la surface
De la conversation. Cette putain ! Ce Christ ! Cette journée passée

À interroger les transparences du temple. Il alla jeter un œil à travers
Les persiennes. Un feu montait dans le ciel. Des camés lançaient
Des coquillages. Le ressac envahissait les interstices de silence.

Confus, il proposait des verres tremblants et elle les buvait sans cesser
De parler. Je ne dormais pas. Il n’y avait pas de lumière dans mon lit.
Je n’étais pas un enfant. Je ne finissais pas par chercher à peindre

La réalité. Je n’étais pas cet homme finalement nécessaire au décor
De sa propre existence. Vie des Saints. Mémoire des dictateurs. Journal
D’une victime. Photographies d’intérieurs de rêve. Son index consultait

Le dos rapide des reliures alignées sur une étagère. Portée de la main.
Un fauteuil usé jusqu’aux ressorts avançait des accoudoirs égratignés.
Doña Pilar avait du mal à se détacher du détail influant son désir

De connaître l’opinion des autres sur des sujets tirés de ses observations
Quotidienne. Le vin la tourmentait. Cris des camés. Sans doute un mot
Mais elle n’en percevait pas la nature. Pierre s’efforçait lui aussi

De comprendre. Joue crispée sous l’œil rond. L’index et le majeur
Écartaient les lattes. Aucune lumière incidente. Elle luttait contre
La nausée. Qui sont-ils ? Jamais vus de près. Vu leurs ombres dansantes.

Trouvés les déchets de leurs activités nocturnes. Il arrivait après
Les employés municipaux. Question de priorité. Aucun bijou au palmarès.
Il griffonnait au-dessus des traces en l’absence de personnages. Christ !

Elle n’avait rien demandé à cette putain. - Oui, fit-il, la putain.
Les fruits, l’attente, peut-être le plaisir. Mais n’ironisons pas.
La beauté de doña Pilar réside dans son port de tête. Ne bougeons plus !

Cri d’un camé réclamant le répit. Ils avaient bien entendu cette plainte
Venant d’un autre monde. Laissez-moi respirer ! Pierre plongea ses doigts
Dans les lattes. Quelqu’un fuyait sur la plage, pieds dans l’eau. Christ.

Je ne dors pas, dit-il. Je m’éveille. J’ai dormi. Mais à quel moment
De cette existence ? Meurt-on dans ces conditions ? - Pierre ! Pierre !
Dormez-vous ? Je ne vois pas de lumière chez vous ! - Je n’en vois pas

Non plus dans mon sommeil d’enfant. Si vous passez du rêve à la réalité,
Ne me réveillez pas. Je ne dors plus. C’est dire si le rêve a son importance.
C’est dire que votre petite putain m’inspire. Dire que la nuit, c’est le jour

Et le jour la nuit. Je ne dis pas qu’une petite lumière n’agite pas
L’intérieur de mon lit. Frappez à ma porte si vous n’êtes pas camé.
Christ ! Cette putain m’inondait. Voyez la croissance de mon fleuve.

Dernier verre avant de retourner chez soi. Doña Pilar l’avala sans désir.
Posez votre main sur mon cœur. Là ! Christ et putain échangeant les fruits
De mon repas. Paniers d’un osier d’or. Je vois, dit-il. Il voyait

La scène comme s’il l’avait inventée. Le camé revenait en fouettant l’eau
Avec sa canne. Du seuil de la maison, on ne voyait que le feu montant
Vers le ciel. Il l’accompagna jusqu’au portail. Écoutez-les ! Camés !

Le rêve est une conséquence du sommeil comme la poésie se déduit de l’éveil.
Elle s’éloigna, belle ombre ralentie par les défauts de l’obscurité.
Elle agita le bras pour dédaigner les appels des camés. Femme saisie

Dans sa métamorphose. Combien de temps attendent-elles avant de se donner
La mort ? Il rentra. Petite froideur de l’air qui ne bougeait plus.
Sous les draps, il ralluma la lampe. Une page encore blanche. Appelez

Les démons dans ces circonstances. Les constructions de l’esprit
Ne demandent qu’à trouver le lit de l’expression. Ne pas mettre le feu
Par endormissement. Son corps se liquéfia. Camés ! Putains ! Christs

En tout genre ! Femme venue pour trouver la paix et repartie sans
Même en avoir deviné la présence tapie. Icônes à la place des idoles.
Après l’été, il participait au nettoyage des vitraux, juché sur une

Échelle. Poussière étrangement noire, boue de l’air respiré. Il descendait
En clopinant sur les barreaux à cause de sa décalcification lente.
Un quatuor imitait les voix célestes à quoi s’ajoutait l’ange trouvé

Chez les enfants. Dieu-famille. Le charpentier rabotait inlassablement
Les faces d’un lambris. Je ne serai pas ce père ! avait-il déclaré
À une enfance studieuse. Le reste n’était que l’afflux incontrôlable

Des effets. Puis tout se fragmentait dans l’âge adulte, tout devenait
Probable par éparpillement de ce qui avait été clair et parfaitement
Plan. Redouter l’espace. Mais le temps existe aussi dans l’infini

Des points. Heureusement, la vie est plus simple, plus coulante, claire
Par moments. Camés des nuits et baigneurs des jours. Je n’ouvrirai
Pas la fenêtre si j’étais sûr de regarder ailleurs. Elle demandait

Des nouvelles de son sommeil et lui cassait les pieds avec des apparitions
Prometteuses. Scène de l’échange des fruits dans son patio. Il connaissait
L’endroit. Fraîcheur des jets d’eau, lenteur des palmes, les murs

Exhibaient des coulures de la chaux. Aux angles, cette ombre plus
Descriptive que l’abondance de lumière à l’oblique des ouvertures.
Excès de perpendicularités. Le sol montait un peu au centre. Imaginez

La pluie dans ces circonstances topographiques. Une coursive sombre
Agrémentée de colonnes et d’arches induites. Les génoises se fendaient
D’un coup de crayon surpris dans un effort de parallélisme parfait.

Perfection ou irréprochabilité. Il exposait une toile blanche et traçait
Les aboutissants. Elle guettait la seconde de fragilité et il paniquait.
Voici les fruits des circonstances d’une rencontre. Panier dédoublé.

La flamme traversa le drap. Il surgit de cet embrasement retenu
Par l’exiguïté des lieux. Rien de tel n’arriverait si elle consentait
À m’accompagner au bout de la nuit. Il piétina consciencieusement

Les cendres. Les camés, attirés par la lueur et par son extinction
Subite, s’approchaient des limites imposées à leur présence. Le seuil
S’éclaira. Il ne les défiait pas. Portant le masque de sa nuit blanche,

Il niait toute trace de brûlure. Un chat ajoutait son passage aux malices
De la lune. Nuits comme un fil tendu entre soi et la pacotille. Christ.
Le panneau publicitaire semblait effectuer un vol immobile. Il caressa

Le chat comme pour démontrer l’innocuité du contexte. Ils retournèrent
Autour de leur feu de joie. Irisement des chevelures. Il trouva sa canne
Et entreprit d’arpenter les allées. Des cailloux blanchis à la chaux

Le guidaient. Les ombres pouvaient trahir sa vigilance. On ne s’enfonce pas
Dans la nuit sans prendre le risque d’une mauvaise rencontre. Dormez
Et rêvez. Ou bien ouvrez les yeux et écrivez. Mais surtout, évitez

Le somnambulisme. Préférez les cordes raides, les pentes glissantes,
Les virages dangereux. Le chat miaulait derrière lui. Il atteignit
L’emplacement de la future église. Des pieux numérotés bornaient

Cette croix démesurée. Il s’apaisait. La lune consentait à s’embraser
Un peu plus. Il distingua les gravats rapportés pour combler la pente.
Le chat ne franchissait jamais cette géométrie plane. Il disparaissait

Quelquefois et ne revenait que dans la nuit suivante. Chat hypothétique.
Le chapeau d’Ochoa était posé sur un piquet. Il dormait nu dans le sable.
Le walkman côtoyait une tête tranquille. Est-ce lui ? Il occupait

La place de l’autel futur. Vous ne pouvez pas dormir à cet endroit !
La bande magnétique se déroulait. Il perçut les chuchotements d’un concert.
Je ne dors pas. Cette nudité ! Au centre géométrique de la croix !

Ils se dévisagèrent autant que l’obscurité permettait à l’œil humain
De reconstruire l’autre. - Vous ne dormez pas parce que vous ne trouvez
Pas le sommeil ? demanda Pierre. La chemise pendait au même piquet.

Un fruit alourdissait la poche. Lune ! À la place du soleil de l’écriture !
Lune éclaire ce qui est en train de se passer sur ma propriété !
Je ne vois qu’un homme réduit au silence. Et ma petite putain

Qui s’enfuit en croyant ne pas laisser de traces ! Lune attise la surface
De ce qui m’appartient ! Qu’ils croient que je possède le feu ! Putain
En fuite dans les dunes, elle retournait d’où elle venait et l’homme

Se tenait debout comme s’il ne pouvait plus rien lui arriver.

 

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