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IV - Avec les pieds
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 Article publié le 13 décembre 2014.

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« Tu verras rien, minus ! »

Bruto se réfugia sur la selle de la moto. La créature qui le réduisait ainsi à l’état de larve soumise avait la tête en sang, tellement qu’elle éclaboussait. Elle prenait plaisir à en mettre partout et particulièrement sur nos gueules terrifiées dont les lèvres en disaient long. Elle brandissait une cravache cinglante qui coupait net les brindilles collées sur les murs. La lumière vacilla dans la lampe et secoua nos ombres parmi les autres ombres. On voit le style ! De 22 j’étais passé à 2, et encore, en tirant dessus comme faisait Bruto à la sienne qui était négative, toute rentrée dans un pli de chair et de poils qui donnait pas envie d’en savoir plus sur ses rêves de jungle.

« Allez, voisin, ramenez-vous, qu’on parle ! »

C’était Crotal, le monstre ensanglanté ! Rondelle l’avait arrangée pour qu’elle fasse peur. Et pas avec du ketchup. Du vrai sang d’origine, avec les plaies qui palpitent et les os qui montrent leur jaune. Elle fit claquer sa cravache sur un dos. On a crié tous les deux. On a peut-être tous crié.

« Perdons pas de temps, voisin ! Rondelle a une de ces envies ! »

J’entendis « Veinard ! » sous moi, mais j’étais assis sur rien. Je me levai et entrepris de sautiller pour montrer que je savais obéir si on y mettait les formes. On eut pitié de ma maladresse. Il y eut des commentaires. Et Crotal s’énerva, éclaboussant ses paroles et giclant la cravache sur les mouches qui fuyaient loin de la lampe pour continuer leur cinéma dans les coins obscurs où je n’avais pas été voir.

« Il pourra pas… risque quelqu’un.

— Quand on veut, on peut ! » décréta Crotal.

Ce qu’on dit au chômeur à propos d’emploi. Au premier saut, je m’étalai. Le nez dans la mouise du plancher fait pour les vaches.

« Défais la chaussette ! » gueula Rondelle qu’on voyait pas mais qui n’était pas loin, peut-être derrière un trou pour rien rater de ce qu’elle m’infligeait.

Crotaldéfit la chaussette. Comme j’avais les mains dans le dos, je pouvais pas me masser les pieds pour leur redonner leur couleur naturelle. Bruto voulait pas. Personne voulait.

« Masse-lui les pieds ! »

Crotalcracha dans le vide et envoya valser sa cravache pour me masser les pieds avec ses propres mains. Des doigts fins comme des os, avec des griffes et des traces d’autres sévices.

« C’est bien pour vous plaire, voisine ! lança-t-elle.

— Essaie de lui plaire et je te troue avec un bic ! »

Brutome lança un regard désespéré. Sa bouche s’ouvrit pour dire :

« Vous savez pas quand il est prévu que je conduise la Cadillac ?

— Pour aller où ? dit Crotal qui massait consciencieusement.

— Où vous voulez, mesdames ! Je peux conduire au bout du monde !

— Et les océans, t’en fais quoi ? Et les montagnes ? Ma Cadillac n’aime pas l’altitude. Ça fait cafouiller son carbu à huit pipes.

— Huit pipes ! s’écria Bruto.

— Et du 22, » conclut Crotal sur ce sujet.

Maintenant que j’avais du sang dans les pieds, ce qui m’avait vachement manqué, je pouvais y aller, mais sans les mains. Je rouspétai.

« Pas avec les mains ! dit Rondelle dans l’ombre.

— Tu sais bien que sans les mains je suis manchot ! Tu l’as toujours su. Depuis que tu me connais. Tu n’as pas pu oublier. Pas déjà… »

Au lieu de répondre un truc sympa, elle rit. J’en eus froid dans le dos et chaud au cul. Crotal me pousse. On traverse un endroit qui craque dans la poussière et les odeurs d’antan. Au fond, une lumière sous une porte. On la voit même dans le trou de la serrure. Un chat est assis sur le paillasson, mort ou vivant.

« C’est toi qui ouvre, me dit Crotal.

— On se tutoie maintenant ?

— JE tue toi ! Toi tu voues ! »

Encore un de ces putains jeux de mots qui me font pas rire. Un par jour si je critique. Et deux le dimanche si je vais à la messe. J’ouvre. La poignée est dure, avec du jeu et des bruits de mécanique qu’on n’a pas huilée depuis longtemps.

« T’as pas le coup ! » fait Crotal et elle ouvre.

Je vois pas Rondelle, mais un type que je connais pas. Je dis bonjour, il me dit bonsoir, ou de m’asseoir, je sais pas. Je m’assois. Il pousse un verre et je dis que je bois que de l’eau.

« C’est de l’eau, dit-il. On m’a prévenu. — L’auteur des Amants de Castelpu ne boit pas. Si jamais vous le rencontrez, ce qui vous arrivera un jour, offrez lui un verre d’eau et précisez que vous avez enlevé la Javel. — Alors, voilà, je précise. »

C’est un type normal, je veux dire ni petit ni grand. Il a des cheveux sur la tête et du poil aux mains. Il croise deux jambes au lieu d’une et sa cravate fait un nœud parfait sous son menton. Il a posé son béret sur la table et sa main dessus, comme s’il y avait quelque chose dessous. Rondelle fait un bruit de casserole et elle apparaît, la cuillère à la main.

« Je te présente monsieur Rondeau, dit-elle en touillant.

— Ah ! mais pardon ! Je connais monsieur Rondeau ! Et je peux affirmer sans risquer de me tromper que celui-ci s’appelle peut-être Rondeau mais c’est pas celui que je connais !

— Explique-lui, Rondeau, » fait Rondelle avec son petit air désespéré d’après les coups manqués.

Rondeau, qui n’est pas Rondeau — mais on va l’appeler comme ça pour simplifier — me regarde en souriant comme s’il était étonné que je ne le reconnaisse pas.

« Elle est bonne ? me demande-t-il.

— Vous avez bien enlevé la Javel, dis-je. J’avais tout expliqué à Rondelle avant que ça commence.

— Et vous aviez bien fait, monsieur Hartzenbusch. Du coup, on se sent plus à l’aise. Vous vous sentez à l’aise, monsieur Hartzenbusch ?

— J’ai appris à tenir un pinceau avec les pieds au cours d’un stage de formation professionnelle organisé par les pompiers. Mais c’est la première fois que je tiens un verre de cette façon.

— Comme quoi, dit Crotal triomphante, du pinceau au pied, il n’y a qu’un pas ! »

S’il s’agissait de détendre l’atmosphère, c’était réussi. Mais comme ça la compliquait aussi, j’avalai de travers et je me mis à tousser jusqu’à en perdre mon dentier qui plongea dans le verre.

« Je vais vous aider, me proposa Rondeau.

— Ze peux le saire tout feul ! rouspétai-je en tirant la langue dans le verre aussi profondément que sa nature me le permettait.

— Vous allez vous blesser ! hurla Rondeau.

— Ah ! Vous ! Taisez-vous ! Y avait pas de Rondeau dans cette histoire, sauf avant que ça m’arrive, ce qu’on a convenu de tenir au frais en attendant de compliquer. Imaginez ma tête si Pédar revenait dans la peau d’un autre que je connais pas !

— Ça peut se faire… » ricana Crotal.

Rondeau me remit le dentier dans la bouche et la bouche sous le nez. Faut dire que quand je me désarticule, je change du tout au tout. Même Rondelle me reconnaît plus dans ces moments tragiques. Et je me soigne pas. Tant pis pour la société qui veut pas que je sois ce que je suis.

« On va pas s’énerver tout de suite, dit Rondelle. Goûtez-moi ce ragoût. J’y ai mis tout ce que j’avais sous la main. »

Avec les pieds, je pouvais pas vérifier si j’étais à 22 ou si j’avais raccourci. Une angoisse noire me fit changer de couleur. De vert, je virai au gris.

« J’ai jamais mangé avec les pieds, prétextai-je.

— Mais vous pouvez essayer, dit monsieur Rondeau.

— J’essaierai si personne rigole, pouffai-je.

— On rigolera si on peut pas faire autrement, dit Crotal avec un air professoral.

— C’est vrai, quoi ! » fit Rondelle.

Et elle posa la gamelle sur la table sans oublier la louche qui fit un trou dans la sauce et du bruit dans la viande. Elle avait oublié les assiettes. Et les cuillères. Et les fourchettes. Et le couteau que si j’en avais eu un j’aurais assassiné tout le monde !

Brutomontra le bout de son nez :

« On peut en avoir nous aussi ? Enfin… s’il y en a pour tout le monde, rectifia-t-il.

— On dit plutôt : S’il en reste, nota Crotal.

— On n’a pas d’assiettes, dit Rondeau.

— Pas de cuillères. Pas de fourchettes…

— Et pas de couteaux… grognai-je avec un regard en coin qui en disait long sur mes intentions.

— On pourrait peut-être d’abord baiser… » proposa Rondelle.

Tout le monde se mit à réfléchir, sauf moi, parce que j’avais déjà réfléchi, et Bruto qui réfléchissait jamais avant d’agir. Il pivota sur ses talons et disparut. On l’entendit courir dans le couloir de la mort. Pom ! Pom ! Pom ! Pom ! Pom ! Pom ! soulevant la poussière ancestrale de cet endroit terrifiant au premier abord.

« Il tuera quelqu’un, dit Rondeau.

— J’ai faim, dit Crotal et je veux pas manger avec les doigts comme… comme… »

Moi. Je mangeais avec les doigts de mes pieds. Rondeau m’admira. Il dit :

« Nous sommes fous ! »

Et je me réveillai dans un autre endroit tout aussi angoissant. Propre, distingué même, mais angoissant au point de me nouer la gorge. Avais-je déjà fait quelque chose de mes pieds ? Non, jamais.

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