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III - 22 !
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 Article publié le 6 décembre 2014.

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« Paraît que t’as une grosse queue… ? 

— Faut voir… du 22, pas plus.

— Mince de queue ! J’atteins le 15 avec du mal si on me fait du bien !

— Faut voir…

— J’te montre ! »

Le type qui me montre sa queue est une espèce de gorille qui se coiffe jamais et oublie de se laver les pieds avant d’enlever ses godasses. Le slip est déjà couleur merde, des fois qu’il n’en mette que là, mais comme il est maladroit, il met jamais ses mains dans les poches.

« Je vois ce que tu veux dire, fais-je comme si je lui apprenais à bien se tenir, mais sans lumière, je ne vois pas ce que tu montres…

— Ah ! Excuse, mec ! J’oublie tout le temps que vous êtes tous héméralopes ! Ousqu’elle est cette bon dieu de loupiote ! »

Au lieu d’allumer, il écrase. Et ça s’allume pas. Bref, heureusement, il a des allumettes, et pas seulement pour se cramer les doigts. Je vois une queue et personne pour la lever.

« J’y touche jamais, me dit ce mec.

— Même pas pour pisser ? (Et je pense : ni pour la laver ? — parce qu’elle en a besoin)

— Je pisse aussi, mais pas comme tout le monde, continue-t-il de m’expliquer. Je bande d’abord un bon coup avant.

— Sans excitation extérieure ? (Je pense : puisqu’il y en a pas d’intérieure…)

— Je vois des femmes… »

Le genre de conversation qu’on peut avoir avec les cons. D’habitude, j’insiste pas. Et je plains, mais pas trop, parce qu’après tout, c’est pas ma faute si je suis moins con. Mais là, je suis enlevé. Otage. Et je sais pas comment ça va se terminer pour moi. J’avais bien aimé le voyage en brouette. Après la Cadillac, ya plus rien. Et dans l’état où j’étais privé de liberté, j’aimais mieux une brouette que d’être traîné par la peau par une brute sortie de sa caverne pour rendre service à Rondelle. Il me regardait comme s’il me voyait alors qu’il faisait nuit. J’y crois pas, moi, aux gens qui disent qu’ils y voient la nuit. Ils imaginent, oui. Et Dieu sait ce qu’il imaginait en me regardant. En tous cas, je bandais pas comme avec Rondelle quand elle est de bonne humeur. On l’entendait bugner la sale gueule de Crotal qui disait qu’elle avait pas mal.

« On peut parler encore, si vous voulez, me propose mon geôlier. Je peux vous voir comme en plein jour.

— Parce que vous voyez aussi le jour !

— Faut bien ! Je vois tout le temps. Si vous saviez… »

Je savais pas et ça me foutait la trouille d’en savoir trop. J’étais assis sur quelque chose de mou qui respirait en toussant de temps en temps. Personne m’avait obligé à m’asseoir là-dessus. Quand on est entré, la grosse brute poilue niquetalope m’a dit que je pouvais m’asseoir où je voulais du moment que j’étais assis et que j’exigeais rien d’autre. Il s’était lancé dans une longue description de ses pouvoirs, ceux qu’on lui attribuait en fonction de ce qu’il savait faire depuis qu’on lui demandait de se contenter de faire ce qu’on lui disait de faire aux autres. Il s’était perdu dans cette explication et il avait recommencé et je ne sais plus comment on en était arrivé à parler de ma queue. J’aurais voulu savoir sur quoi j’étais assis, mais la brute avait une autre idée dans la tête et j’attendais l’occasion de l’intéresser à mes propres désirs. Et dessous, l’autre toussait de temps en temps, pas plus explicatif.

« On m’appelle Bruto (Je pense : je m’en doutais !) mais c’est pas mon nom. J’ai envie de leur péter la gueule quand ils m’appellent comme ça !

— Je comprends…

— Vous comprenez rien !

— C’est ce que je voulais dire ! Je comprends qu’on peut pas comprendre si on comprend pas.

— Exactement ça ! »

Ah ! j’étais content d’avoir raison ! Et de lui donner raison. Mais pour revenir à ma queue, je sais pas comment on en était arrivé là, dans le noir, alors que lui voyait et que j’en étais réduit à me poser des questions qu’il valait mieux pas poser comme ça de but en blanc.

« 22, c’est un beau cadeau de la nature ! exulta-t-il.

— Mon papa en avait une de 15 aussi… Je tiens ça de ma maman…

— Moi aussi je la tiens de ma maman ! »

Le mur laissa tomber toute sa poussière. Des deux côtés. Il arrêta de le cogner quand l’autre se mit à tousser sans donner l’impression qu’il allait s’arrêter pour respirer. Bruto gueula :

« J’en ai pété pour moins que ça ! »

J’allais dire que ça me gênait pas, mais le mur recommença à vibrer et le plancher s’y est mis aussi. Ça galopait, les cafards ! Mais je sentais plus rien. Pourtant le type qui était dessous me grattait le cul en pensant se gratter le sien, ce qui ne laissait pas de l’étonner.

« Je m’appelle Mapel, dit-il péniblement entre deux grattements.

— C’est son vrai nom ! » gueula Bruto.

Il redevenait joyeux, comme quand on parlait de ma queue.

« Moi c’est 14…

— J’en ai connu un que c’était 12, alors…

— 12 ! Autant dire rien ! »

C’était l’opinion de Bruto. On en discuta pas.

« C’est pas mon cul que je gratte, dit Mapel. Ça doit être celui de Tiontion.

— Non, c’est pas le mien ! »

C’était le moment de rigoler. On était plusieurs.

« Et au cas où vous l’auriez oublié, dit Bruto triomphalement, j’ai des aloufs ! »

Il en craqua une. Il avait une tête sympathique. C’était toujours ça de gagné. Il mit le feu à une mèche et la pièce s’éclaira. À part Bruto, Mapel, Tiontion et moi, y avait aussi Kachka et Hiromdel.

« Vous êtes tous là, dit Bruto. Des fois il en manque un et ça m’énerve. Je sais jamais ce que je fais quand je m’énerve et après il faut que j’enterre. J’aime pas creuser. C’est comme la tête, la terre. Des fois, ya des cailloux dedans et ça m’énerve et je sais plus ce que je fais ! »

Là, je me dis que j’étais devenu fou et qu’on m’avait enfermé après que j’eusse raté le principal, les faits qui expliquent. Je voyais pas la brouette. Y avait bien une moto et des sacs pendus aux murs. Et plein de fils de fer sur le plancher, entortillés dans la poussière. Bruto agita la lampe-tempête. Il riait :

« Je fais la lumière des films ! Et vous crevez de trouille. Ah ! merde alors ! 22, ça fait un morceau ! Je voudrais bien voir ça.

— Je sais pas si Rondelle sera d’accord… »

J’avais bien dit. Bruto ferma sa grosse gueule de canasson. Dedans, la langue s’agitait, mais pas question de l’ouvrir alors que je venais de la menacer avec une efficacité qui étonna les autres.

« Vous vous asseyez toujours n’importe où quand vous vous asseyez ? me demanda Mapel.

— Tu lui as gratté le cul !

— Mais c’est le mien que je voulais gratter !

— N’empêche que tu l’as pas gratté et que c’est lui qui en a profité !

— Vous en avez profité, monsieur… monsieur ?

— Giton… Giton Hartzenbusch…Je sais pas ce qui m’arrive…

— Mais on vous croit, monsieur ! On vous croit ! »

Ça tombait bien, parce que moi, je me croyais difficilement. On m’a déjà enfermé, mais pas avec les fous. Pédar devenait méchant quand il avait trop bu et souvent ça se terminait au trou, et moi avec même si je buvais que de l’eau. On a passé pas mal de nuit avec des types dans le genre de Pédar. Dommage qu’il soit mort au début de cette histoire, sinon je vous l’aurais présenté. Je veux pas compliquer. C’est déjà assez compliqué comme ça, cette histoire. J’espère que vous avez suivi, même s’il manque un bout. Pédar, on s’en fout. On peut continuer sans lui. D’ailleurs, il est plus là pour compliquer. Ce qu’il m’a compliqué, des fois ! Si je vous racontais… Mais c’était avant que ça commence. Ce serait vraiment trop compliqué.

Comme il y avait qu’une porte dans cette turne, Bruto se faisait un devoir de la garder et d’empêcher le cerveau de penser à autre chose. Le problème, c’est qu’ils étaient tous libres dans les limites imposées par la porte à laquelle il n’était pas raisonnable de songer. Par contre, j’étais toujours en camisole ! Vous vous souvenez... les bras dans les manches de ma chemise nouées dans le dos et les deux pieds dans une chaussette que j’eusse été un as du prestige si j’avais réussi à en sortir sans m’esquinter la meilleure part de mes neurones. Mieux valait en faire l’économie pour l’instant. Les sacrifices pouvaient attendre.

« Et ça vous a fait quoi que je vous gratte le cul, monsieur ?

— Ça lui a gratté exactement comme s’il l’avait fait lui-même. Je connais ça.

— Tu connais rien du tout ! Monsieur sait de quoi il parle, lui ! Si jamais il consentait à s’en exprimer…

— C’est des choses qu’on garde pour soi et pour la femme qu’on aime.

— Ne parlons pas de ces femmes ou je fais un malheur ! »

L’atmosphère se tendait, ce qui amusait Bruto. Au fait, comment il eût aimé qu’on l’appelât. J’avais tellement envie de lui poser la question que je me mordais la langue, ce qui n’échappa point à mes observateurs.

« Ce n’est pas en vous mordant la langue que vous l’empêcherez de dire ce qu’elle a à dire.

— On est tous passé par là, à un moment ou à un autre, pas vrai, les amis ?

— 22 ! Je voudrais bien voir ça ! »

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