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II - La camisole
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 Article publié le 29 novembre 2014.

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« Allo ? Allo !... C’est la police ? Je demande la police ! Urgent case !

— Ici, c’est la gendarmerie de Slut-les-Bains, pas la police. Mais on fait police aussi. Qu’est-ce que vous voulez si c’est pas trop vous demander ?

— Je suis dans la merde, mec ! On m’a enlevé ! Kidnappé ! Je suis plus chez moi !

— Allo ? Allo ? Est-ce que c’est Giton Hartzenbusch au bout du fil ?

— Comment vous avez deviné ? Vous êtes fortiche !

— Est-ce que c’est madame Rondelle qui vous a enlevé ?

— Ah ! si c’est pas de l’Art, j’en suis un !

— Et comment se porte monsieur Rondeau ?

— Il y est pour rien, merde ! Arrêtez d’accuser ce pauvre type !

— Mais j’accuse personne, monsieur Hartzenbusch ! Je constate. Il va bien falloir un jour que vous fassiez en sorte que je ne constate plus, si vous voyez ce que je veux dire…

— Mais cette fois c’est pour de vrai ! C’est pas un roman ! Je suis pas en train d’écrire. Je vous téléphone depuis la Cadillac 69 qui a fait rêver Chinaski.

— Et c’est qui qu’est au volant ? Madame Crotal ?

— Comment que vous avez deviné la chose, Chef ! Ah ! j’en reviens pas ! Du pur style ! Sans histoire ! Pas d’intrigue ! Pas de sociologie ! Rien que du style ! Et quel style !

— Bon là je vais raccrocher parce que j’ai du monde avec du sang sur les vêtements et les mains. Vous permettez que je raccroche, monsieur Hartzenbusch ?

— Je saigne pas mais je suis enlevé ! Et je vais peut-être mourir sans saigner ! Vous connaissez madame Rondelle !

— Monsieur Rondeau m’en a parlé. Je vous souhaite bon voyage, monsieur Hartzenbusch. »

Ah ! le salaud ! Il a raccroché. Rondelle m’a arraché le téléphone des mains et un bout d’oreille avec, disant :

« Voila ! Tu es content ? Tu as prévenu tout le monde ? Et maintenant qui qu’est pas au courant ? T’as encore des idées ?

— Il en a plus, madame Rondelle. J’ai vérifié.

— Et comment que vous auriez vérifié ? Je couche pas avec vous, que je sache ! »

Je répondais comme ça à madame Crotal qui conduisait, frottant ses genoux l’un contre l’autre tellement ça l’excitait d’appuyer sur le champignon. Une Cadillac héritée de son défunt mari qu’était pompiste municipal.

« Pourquoi que t’es toujours en train de t’en prendre à madame Crotal ? dit Rondelle. C’est pas elle qui t’enlève. C’est-y moi oui ou non ? »

Elle étaitpas de bonne humeur, Rondelle. À poil avec moi sur la banquette arrière, reniflant le cuir et les coutures en fil d’or. J’avais même pas demandé où on allait. Je me souvenais à peine que c’était elle qui fuyait pour échapper à la Justice. Dans sa tête, j’étais pas enlevé, j’étais complice. Mais que faisait Crotal dans cette fiction ? Heureusement, elle avait rien enlevé et la fumée de son Koliplanglazo sortait par la vitre en grosses bouffées grises qui lui donnaient des airs de savoir de quoi elle parlait si elle se taisait. J’avais les mains liées dans le dos avec les manches de ma propre chemise. Et les pieds dans une seule chaussette nouée en haut pour m’empêcher d’en sortir. Mais je pouvais parler. J’avais même téléphoné à la police. Et pourquoi ? Pour rien !

« Tu t’occupes que de toi, me reprocha Rondelle.

— Je voulais savoir moi aussi, murmurai-je, mais c’est plus fort que moi, il faut que je m’occupe d’abord de moi. Les autres, c’est après que j’y pense.

— Vous avez voulu sauver votre peau, ouais ! »

Dit Crotal en crachant dans la fumée. J’avais voulu, mais il suffit pas de vouloir dans ce monde pas fait pour la volonté et construit rien que pour le pouvoir et ceux qui en ont.

« Tu téléphoneras plus, déclare Rondelle et elle me casse le iphone sur le crâne.

— Bien fait ! exulte Crotal.

— Mais on n’a plus de téléphone, regrette Rondelle.

— Pour quoi faire ?

— Pour téléphoner ! »

Que s’est-il passé, merde ! Elle me tenait par le manche que j’avais fichu dans le trou de la porte. Ça, je m’en souviens. Même que Crotal est descendue pour voir. Elle voulait toucher des fois que ce soit pas assez dur.

« Et vous allez vous la mettre comment, madame Rondelle ?

— Je la mets pas, merde !

— Je disais ça comme ça. Holala ! Si monsieur Rondeau arrivait ! Vous imaginez ? Il demanderait ce que vous fabriquez sur ce paillasson qui n’est pas le vôtre.

— Fermez-la, Crotal ! Je réfléchis. »

Et pendant que Rondelle réfléchissait, je suis tombé dans les pommes. J’ai juste entendu les huit cylindres de la Cadillac pétarader pendant que Crotal réglait la carburation au tournevis. Quand ça s’est mis à tourner rond, elle se l’est foutu dans le cul et elle a pris le volant dans ces conditions trop humaines pour relever de la fiction. Rondelle m’a fermé la portière sur le nez et j’ai reperdu ce que je venais à peine de retrouver. Mais j’avais eu le temps de m’apercevoir que je bandais plus et qu’elle m’avait lâché. Ensuite (au bout de combien de temps, peut-être de jours, car j’avais perdu des kilos) elle m’a secoué pour que je téléphone aux flics. Je connaissais le numéro. Direct avec le Chef qui a l’habitude.

« Mais il va pas me croire ! que je dis à Rondelle.

— Il te croira si tu lui parles de moi. Compose ! »

La suite, vous la connaissez. On roulait. En Cadillac dans la campagne française et les flics aux trousses. J’étais vert de peur. D’autant que j’avais tué personne. J’avais même perdu un pote, alors. J’en chagrinais pas vraiment, mais ça commençait à me manquer, nos conversations, nos histoires et tout ce qu’on savait pas. On se partageait la Rondelle sans critiquer Rondeau qui était lui aussi pompiste municipal. Maintenant, il y avait de la haine dans ses yeux. Et c’était pour moi, toutes ces gouttes qui faisaient déborder le vase. Mais je me retenais. La pose pipi était sans cesse remise à la prochaine aire de repos par Crotal qui voyait des flics partout alors que les flics ne voyaient pas la Cadillac. C’était peut-être pas une Cadillac. Ou ça l’était et les flics n’étaient pas des flics. Allez savoir avec ces nouveaux romans !

Bref, le téléphone était coupé et j’étais entier en attendant de l’être moi aussi. Et tout ça sur le confort moelleux d’une banquette qui contenait Rondelle tout allongée à poil avec son flingue dans une main et ma queue dans l’autre, petiote et silencieuse. Je vous raconte, maintenant qu’on a le temps, mais ça s’est passé. Et soudain, alors que je rêvais à autre chose, Rondelle dit :

« Comment que tu veux crever, Giton ? »

Crotaléclate de rire :

« Il veut pas, mais il peut ! »

Elle en perd le volant et la bagnole s’engouffre dans un chemin boisé semé de papiers-culs et de feuilles mortes. On entre dans la nuit. Plus de ciel ! Et une humidité de cocotte-minute.

« Pas d’une balle dans la nuque ! couinai-je en tremblant.

— Je te dis pas crever pour crever ! hurle Rondelle. Mais comment que tu vois ça ! »

Des obscurités maintenant. Comme si le moment était choisi pour échanger des idées ! Et la Cadillac pile devant un arbre qui pousse au milieu du chemin, noir et gigantesque. Je commence à avoir des visions. On a pas le choix devant la mort : on prend un dernier plaisir ou on se fait une peur. Au hasard. Et c’est Rondelle qui tenait le cornet. Elle le secoua sans ménagement.

« T’arrives plus à bander ou quoi ? glousse-t-elle.

— Faudrait le pendre pour ça, » propose Crotal.

Ah ! la vieille bique ! Elle veut en profiter ! Elle aussi ne pense qu’à elle. Ya que Rondelle qui pense aux autres. Et elle les réduit à des petits tas de chair nerveuse et désossée. Je me demande comment elle l’a achevé, Pédar, et comment qu’elle l’a commencé. Et je fictionne pendant qu’elle me branle.

« Ça a toujours été comme ça, explique Crotal en coupant le moteur. Ça va pas plus loin. Et où ça va si on continue, j’en sais rien. On a jamais été plus loin. Et je vous parle d’un temps que vous pouviez pas y être. Alors vous pensez, maintenant…

— On descend ! » fait Rondelle, ce qui me crispe.

J’en ai le gland comme un croupion. Elle me tire par le col, sollicitant l’aide de Crotal qui prend le temps de se souvenir en tapotant les flancs de l’arbre. Je finis dans une flaque de boue avec des cailloux au fond, juste de quoi me briser les os et mes rêves. Mais Rondelle me sort de là et me traîne sur le chemin en ânonnant.

« Je vais chercher la brouette, dit Crotal.

— Grouillez-vous ! » fait Rondelle.

Au moins, elles savent où on est et pourquoi on y est. Et me voilà dans une brouette, les pattes en l’air et la tête rebondissant dans la rouille et les déchets potagers. Ça bringuebale pendant un bon quart d’heure. On va lentement car Rondelle efface les traces derrière nous, avec un balai que Crotal a ramené de je sais pas où. Mystère de la fiction en construction. Elle ouvre le chemin. Donc, conclus-je dans ma brouette, quelqu’un d’autre la pousse. J’ose pas regarder. Ça peut pas être monsieur Rondeau, qui doit se morfondre en ce moment en regrettant en famille d’avoir épousé une meurtrière. On l’avait pourtant prévenu. Rondelle avait fait la peau à un violeur dans sa jeunesse et c’était pas elle qu’il avait violé. Mais ce serait compliquer que de raconter ça maintenant. Je regrette même d’avoir commencé à en parler, des fois que l’eau vous serait venue à la bouche. Entre temps. Le temps d’arriver.

 

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