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 Article publié le 23 novembre 2014.

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Première lecture : 1991. Deuxième lecture : 2007. La note qui suit est écrite un jour de juillet 2008.
LU ET ... APPROUVE.

 Toute oeuvre d’art est forcément influencée par son contexte. Sans doute " L’Etranger " l’est plus qu’une autre étant donné que cette fiction, qualifiée d’absurde par bon nombre de critiques, est pleine d’un trouble - celui d’un meurtre apparemment sans mobile, sans raison - , qui se confond avec son cadre historique, la Seconde guerre mondiale. Le premier roman de Camus, son oeuvre fondatrice, est publié en pleine guerre, en 1942, alors que la France, après la déroute face aux Allemands, est en grande partie occupée. Premier roman et premiers éléments autobiographiques, donc - comme il est souvent de tradition " dans les premières oeuvres d’art " - sur lesquels il n’est pas utile de s’attarder car ils ne constituent pas l’essentiel du livre : absence du père mort à la Grande guerre, " absence " de la mère vouée au silence à cause de son illettrisme, renoncement de l’auteur à une carrière de professeur et donc à une position sociale ...
 Le plus important, c’est le regard des autres et ce meurtre étrange, commis par le narrateur, un forfait qui résonne en écho aux années 40, à leur délitement, leur chaos, leurs atrocités quotidiennes, à la banalité de l’horreur, au " tout est permis " , aux assassinats parce que c’est la guerre et que l’on s’arroge le droit de tuer " pour un oui ou pour un non " , comme peut-être le crime de Meursault qui tue l’Arabe de sang-froid, sur la plage. Acte ô combien nihiliste dans une période qui transpire le désespoir.
 Résumé du livre : un homme jeune vient de perdre sa mère, il se rend à son enterrement ; il se lie d’amitié avec l’un de ses voisins, Raymond, aux moeurs marginales ; il retrouve une connaissance de travail en la personne de Marie qui devient son amie intime ; lors d’une promenade avec Raymond, Meursault croise des Arabes, une rixe éclate entre les deux groupes pour des questions de règlements de compte ; Meursault, le narrateur, revient seul sur le lieu de l’altercation et abat l’un des Arabes, seul lui aussi, en tirant plusieurs fois sur lui ; Meursault est désormais dans l’étau de la machine judiciaire qui le condamne, au bout du compte, à la peine capitale ...
 Interprétation : la question centrale du livre pourrait se résumer par " Comment peut-on se sentir étranger à son sort ? Etranger au monde ? " .
 Cette fiction produit un sens qui va crescendo et qui repose sur un entrecroisement de thématiques se nourrissant mutuellement. La question de la peine de mort, la désincarnation de l’accusé par la machine judiciaire, l’autorité omnipotente et omnisciente de la justice, la liberté des témoins devant celle-ci, l’implication et le détachement de l’individu dans le monde, l’absurdité de son acte, le poids des conventions de la société ( Meursault et sa mère, Meursault et Marie, Meursault et l’aumônier ... ) , tels sont les grands thèmes du livres qui ne cessent, conjointement, d’interroger le lecteur.
 Ce qui surprend, au-delà de l’apparition progressive et parfois simultanée de ces thèmes, c’est l’ambiguïté du narrateur qui est à la fois extrêmement vivant, sensible et conscient, et détaché ou étranger au monde. C’est précisément ce double mouvement qui renvoie à la phénoménologie et à l’existentialisme : le narrateur Meursault assume tout à fait son acte, un acte tragique qui le rend d’autant plus vivant et lui fait percevoir le monde avec acuité. Cet homme conscient et responsable n’en est pas moins nihiliste, c’est là sans soute que se dessine la principale problématique du livre : comment un homme intelligent et dont la vie apparaît équilibrée peut-il basculer de la sorte ? Le lecteur ne peut que supposer, spéculer, il entre dans un univers opaque et trouble qui fait tout l’attrait du livre puisqu’il se rend compte que cette histoire ouverte, d’abord perméable au sens, devient ensuite non pas hermétique mais mystérieuse, étrange.
 On peut dire sans risque que ce livre demeure toujours d’actualité - avec la peine de mort aux Etats-Unis et les différentes guerres qui embrasent certaines régions du globe - et qu’il est donc d’une portée universelle.
 Cette fiction ouverte illustre à merveille la devise de Camus : " Si vous voulez devenir philosophe, écrivez des romans " . " L’Etranger " est un condensé d’évidence et de mystère, un livre écrit pendant la faillite de l’esprit européen, soit la Seconde guerre mondiale. Une oeuvre partiellement décryptable avec un personnage central séduisant, déroutant, singulier et attachant. L’une des certitudes du livre, c’est que l’on ne peut tout expliquer, ce qui en fait un chef d’oeuvre.
 Finalement " L’Etranger " , archétype du nouveau roman, le roman inachevé, aurait tout aussi bien pu s’intituler " La peur de l’absurde " ou " Réflexion sur la peine capitale " ...

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