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 Article publié le 15 novembre 2014.

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Petit matin blême.
Une lueur danse sur la lande, ne déchire pas les brumes, brille tel un follet que le feu affole.
Flammèche de méthane issu de la décomposition d’une matière organique. Pas de quoi fouetter un chat. Rendormons-nous.
Les flammes bleues dansent de plus belle. La sarabande s’accélère. Pas de sommeil pour la matière.
Marée de bruyères en fleurs perdues dans la grisaille.
La même nuance de rose pâle sur tes joues quand tu cours au petit matin dans la lande. Tu ne fends pas la brume de ce hammam à ciel ouvert, tu ne t’y perds pas non plus.
De tourbière en étang aux eaux noires, tu cours sur les pas d’hommes et de femmes qui vécurent ici des jours paisibles loin des heurts et des clameurs guerrières.
Parfois affleure à la surface des terres une fibule de bronze, un collier, une bague veuve de doigt.
La rectitude appelle le maniement délicat des courbes.
Ta rêverie du soir épouse les sentines anciennes. Un fin sourire sur tes lèvres répond à la chaleur du feu apaisant.
Ni d’hier ni de demain, la chaleur anime le temps long d’une histoire commune à tous les hommes qui en passe maintenant par toi. Tu n’es l’élue d’aucune mission sainte. La vie en toi exige que tu vives.
Tu bûcheronnes dans les mots comme tes ancêtres dans les bois. Sans hâte, ta hache parcimonieuse abat un arbre. Ses voisins acquiescent en silence. Tu remercies la forêt qui te fournit fagots et bois de chauffe.
Les fagots que tu charges sur tes épaules pèsent du même poids que jadis et naguère. Tu n’es le porte-faix d’aucune vision d’outre-monde.
L’ambre polie sur la peau de neige de ton cou rivalise discrètement avec les aurores boréales qui se prennent à frissonner dans la nuit claire.
Assise près du feu, tu sens monter en toi un désir de vivre plus grand que ta vie-même.
Odin passe dans tes yeux. Il chevauche gaiement, fouette l’horizon ombrageux, en chasse les spectres et les nuages-images amoncelés. Les lanières nombreuses de son fouet dessinent des courbes très brèves et sèches, si sèches que le vent en gémit d’aise.
Sa lance vibre au cœur de l’horizon mouvant.
Comme autant de runes qui tombent sur les images en fusion, les figent, les font taire au bénéfice d’une parole qui ne prédit rien, n’annonce rien, dégage une voie qui porte conseil comme la nuit scintillante d’étoiles.
Danse des elfes sur le tranchant de son regard en une ronde qui épouse le bleu de son œil, jamais ne plonge dans la pupille insondable.
Œil unique qui ne lorgne pas vers l’œil qu’il donna pour prix de sa sagesse.
Que tout doive finir est la seule certitude qui n’entrave pas ta marche à travers signes, pas plus qu’elle ne transit d’aise ou d’effroi les elfes danseurs.
Leur chant ne caresse pas l’abîme au clair regard, en frôle la surface pétillante qui émet des sons imperceptibles, petites bouches qui chuchotent en-deçà du monde et qui disent au monde l’éclat de ce monde en ses rebonds.
Afin que circulent les mondes, afin que le secours viennent à qui en a besoin dans les dédales de son existence vouée aux mondes. Noble besogne, n’en déplaise aux clercs.
Invagination de l’au-delà dans un en-deçà matriciel où se loge le venue des dieux qui ne viennent que de ne pas advenir.
Ainsi, qu’une destinée en chasse une autre, qu’une vie de labeur ou de loisirs, profonde ou frivole, se résume dans les quelques mots convenus d’une chronique désolée, que fleurs et louanges accompagnent un grand disparu, que d’hommages vibrants en discours solennels, de longs articles courts de vue en études profondes une image fallacieuse déploie sa misère ou ses fastes, les signes tiennent bon dans le cœur de quelques hommes et femmes attachés à la vérité qui toujours se dérobe.
Signes qu’il nous appartient de tracer d’une main ferme en suivant les traces fécondes de leur venue.
Tel ce fusain que ta main anime, quand elle caresse la surface du papier au grain tendre.
L’image vivante ne vibre que de clin en clin. Un battement de cil te la dévoile se dérobant.
Battement de cil, battement de ciel aussi bien.
Une nuée de corbeaux traverse ainsi le ciel d’automne, emporte avec elle ses cris acrimonieux. L’air en vibre encore longtemps après leur passage, et tel le chantailé vers lequel tendre quand de tous les chemins empruntés le plus long est aussi bien le plus profond.
Les mélodies qui te viennent le soir venu sont filles d’une harmonie si grande, si mouvante. Tu baignes en elle de jour en jour.
Horizon de sens non pas bouché mais ouvert sur lui-même.
Douceur d’ambre. Les forêts s’alignent en futs parfaits sous les rayons de lune.
Sortilège qui émane de l’âme des arbres. Sagesse radiante qui survit dans les sèves.
Le bleu de tes yeux salue les lignes d’où qu’elles viennent.
Ce qui passe en elles s’illimite dans ton regard qui s’y abrite le temps d’un battement de ciel.
Et le brun profond et le vert d’eau, aussi, des yeux amis, à leur manière, disent les forêts d’ici et d’ailleurs.
Venue incessante de ce qui est là en la personne de la terre habitée des dieux et des hommes face à la demeure du ciel qui embrasse les choses, les embrasent et les détruit, les voit naître et mourir en un cycle des cycles qui ne prendra fin qu’avec lui.

Jean-Michel Guyot
12 novembre 2014

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